Géométrie de la douleur

Dix histoires au milieu de nulle part (2e partie) de Svletana Alexievitch. Adaptation et mise en scène de Stéphanie Loïk. Anis Gras, le lieu de l'autre, jusqu'au 5 novembre à 19 h 30. www.lelieudelautre.com Reprise du 29 novembre au 22 décembre à l'Atalante (Paris).

Avec une rare détermination, Stéphanie Loïk poursuit son exploration et la mise au jour de l'univers de la journaliste et romancière Svletana Alexievitch. Dix histoires au milieu de nulle part fait donc suite à La Fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement qu'elle nous avait proposé voilà deux ans, en 2015. L'évolution du contenu de ces œuvres est tout entier enfermé dans leurs titres. Le temps du désenchantement terminé, ne reste aux protagonistes, hommes et femmes du peuple, anonymes parmi les anonymes auxquels Svletana Alexivitch s'est toujours plu à accorder toute son attention, qu'à tenter de vivre leurs petites histoires individuelles, souvent dans les plus grandes souffrances et difficultés. Autrefois – c'est répété à plusieurs reprises dans le spectacle – il y avait un pays et une langue communs ; tout cela a volé en éclats, ne reste qu'une multitude de petits états, des religions et des langues différentes ; il ne peut dès lors y avoir que des petites histoires (et non plus une histoire commune) – dix saisies par Stéphanie Loïk et ses compagnons de travail –, « au milieu de nulle part », effectivement et non plus dans un pays désigné... Stéphanie Loïk, à son habitude, s'est saisie à bras le corps de la matières extrêmement riche de Svletana Alexievitch pour en tirer les histoires qui lui semblaient peut-être les plus emblématiques, comme celle – ce n'est là qu'un exemples parmi quelques autres tout aussi parlants – de cet impossible amour entre une arménienne et un azerbaïdjanais au fil des ans, de leur rencontre, à leur mariage contracté malgré les avis contraires des familles, et à la naissance de leur premier enfant… Les paroles, dans leur simplicité même, sont bouleversantes alors que transparaît à travers elles la réalité historique que l'on méconnaît ici, en France, parce que trop éloignée de nous. Cette simplicité, Stéphanie Loïk la retranscrit sur le plateau de manière chorale, grâce à la présence physique de six jeunes comédiens, trois filles et trois garçons, tous issus de la même promotion de l'Académie de Limoges où elle était intervenue. Six jeunes gens en pleine grâce marchant d'un même pas, respirant d'un même souffle, et se prêtant de bon gré aux figures géométriques que leur impose leur metteur en scène, essayant ainsi de quadriller l'espace de la douleur. Tout dès lors se déroule dans une sorte de cauchemar climatisé, celui d'un monde en pleine déréliction. On connaît le style radical de Stéphanie Loïk, il atteint ici un degré de perfection étonnant dans la mesure où quelque chose de l'ordre de la douceur, une douloureuse douceur, est venu s'immiscer dans les évolutions des comédiens qu'il convient de tous citer pour la cohérence et l'homogénéité de leur travail commun, Vladimir Barbera, Denis Boyer, Véra Erkamova, Aurore James, Guillaume Laloux et Elsa Ritter. On ne manquera pas non plus de souligner la qualité de la création musicale signée Jacques Labarrière qui accompagne de bout en bout et de manière lancinante la représentation.

Jean-Pierre Han

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