Impudique pudeur selon El Khatib

C'est la vie, texte et conception de Mohamed El Khatib. Festival d'Automne, créé à Théâtre Ouvert, puis Espace Cardin/Théâtre de la Ville, jusqu'au 22 novembre, à 19 heures. Tél. : 01 48 87 84 61.

C'est entendu, Mohamed El Khatib ne fait pas du théâtre, il le dit lui-même quelque part dans les écrits qu'il nous offre généreusement pour la représentation. On ne peut qu'être d'accord avec lui, C'est la vie n'est pas du théâtre, pas plus que son gigantesque et récent Stadium. Ces affirmations entraînent inéluctablement deux types de questions : qu'est-ce que le théâtre, et si C'est la vie ne fait partie de cette catégorie plus ou moins noble mais non définie, qu'est-ce que cette « chose » ? Un spectacle peut-être, mais cela ne nous avance pas dans notre réflexion. « Une fiction documentaire » nous dit l'intéressé qui ne craint pas les paradoxes, et d'ajouter quand même que c'est un collectif, Zirlib, qui est responsable, mais pas forcément signataire, du « spectacle » (comment le nommer ?). Plus loin, apparaît toutefois la mention texte et conception qui permet enfin de voir apparaître le nom de Mohamed El Khatib… On apprendra par la suite que le texte – texte donc il y a – est édité aux Solitaires intempestifs, qu'il a bénéficié d'une aide à l'écriture du CNT (Centre national du livre) et qu'enfin il a reçu l'aide à la création de textes dramatiques d'Artcena. On respire, nous voilà presque revenu dans les clous du bon vieux théâtre toujours non défini ! Avec un texte, des comédiens, Fanny Castel et Daniel Kenigsberg, un réalisateur sonore, un collaborateur artistique (Alain Cavalier avec lequel, dans une autre forme spectaculaire, il va converser)… pas de scénographe mais un concepteur qui n'est pas metteur en scène, etc. Drôle d'embrouillamini, et d'ailleurs un livret, un « guide pratique » de 36 pages est distribué aux spectateurs (tiens ce sont quand même des spectateurs !). Pourrait-il se suffire à lui-même ? On ne sait, parce qu'il y a quand même la présence sur scène, pardon dans l'espace qui leur est dévolu, deux acteurs. Qui jouent, qui vont jouer ? Question ouverte, car ils sont là pour nous raconter un épisode tragique de leur vie : la perte d'un enfant en bas âge pour Fanny Castel, d'un enfant bien plus âgé mais qui s'est suicidé pour Daniel Kenisberg. Deux personnes qui se trouvent être des comédiens, et qui interviennent (par l'intermédiaire de la vidéo dans un premier temps) non plus en tant que comédiens mais en tant que personnes humaines, mais il se trouve quand même que… C'est là où Mohamed El Khatib intervient et joue de tous les registres : comédien-pas comédien, jeu et non jeu, etc., une déclinaison à l'infini dont il sait user avec une étonnante habileté et une totale maîtrise (on s'en était déjà rendu compte dans Finir en beauté sur la mort de sa propre mère). Bien sûr tout cela est distillé sans trémolo, avec dignité pourrait-on même dire, en même temps que cette retenue en elle-même s'avère être, en fin de compte, d'une totale impudeur. L'enjeu de la représentation, puisque représentation il y a ? La question reste ouverte.

Jean-Pierre Han

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