Le Grand écart

La Vita ferma de Lucia Calamaro a été représenté aux Ateliers Berthier (Odéon-Théâtre de l'Europe) dans le cadre du Festival d'Automne, du 7 au 15 novembre. Tournée en Italie essentiellement. Les Trois sœurs de Simon Stone s'est donné au Théâtre de l'Odéon-Théâtre de l'Europe du 10 au 22 novembre.

L'Odéon-Théâtre de l'Europe possède deux salles, l'une aux ateliers Berthier dans le 17e arrondissement du côté de la Porte de Clichy, l'autre au cœur de Paris dans le 6e arrondissement. Cet automne la distance qui les sépare n'était pas que géographique ; deux spectacles aux antipodes l'un de l'autre y ont été présentés. À Berthier s'est donné, sous l'égide du Festival d'automne, une petite merveille signée pour le texte et la réalisation Lucia Calamaro, La Vita ferma (La vie suspendue). En revanche à l'Odéon nous a été infligé Les Trois sœurs de l'australien Simon Stone, étoile montante de l'univers théâtral chic et choc (catégorie excellence artistique) d'aujourd'hui. Le jour et la nuit ou le grand écart. Seul point commun que l'on pourrait trouver s'il faut absolument « rapprocher » les deux productions : toutes deux nous présentent des morceaux de vie comme elle va. Vie englobant en son sein la mort pour Lucia Calamaro qui œuvre dans un registre d'un extrême finesse, parle donc de la mort ou plutôt de la disparition d'un être et des conséquences sur l'existence des proches, mari et enfant ici en l'occurrence. Vie dans son extrême banalité et « vulgarité » chez Simon Stone… Mais reprenons : Lucia Calamaro place ses personnages dans une scénographie d'un blanc aveuglant (et spectral ?) que des taches de couleurs viendront égayer au fil des trois séquences. Lui, le mari, en train de faire ses cartons, promesses d'un changement, sinon de lieu du moins de cadre de vie, elle, la disparue revenue tel un fantôme – ces fantômes qui hantent le théâtre –, pour discuter des conséquences de sa mort dans la mémoire et la conscience de ceux qui restent. Délicat dialogue et retour sur des séquences de la vie d'autrefois, d'avant le décès… Étonnant dialogue, d'une grande finesse qui évoluera au fil des tableaux pour s'achever au cimetière où père et fille, bien des années plus tard recherchant en vain la tombe de la femme, confrontent leurs souvenirs… L'enfant avait douze ans au moment de la mort de sa mère, et est elle-même désormais, à son tour, mère de famille. Le temps a passé, les mêmes questions concernant la disparue demeurent, mais c'est d'eux-mêmes, les survivants, dont il est question. Quelle vie peuvent-ils bien mener avec le souvenir de la disparue, comment cette vie à trois peut-elle bien s'agencer ? Les questions posées sont graves, voire sombres ; Lucia Calamare nous les livre avec bonheur, avec une légèreté que l'on pourrait penser hors de mise, c'est même souvent drôle. Et c'est surtout joué de manière subtile par trois acteurs, Riccardo Goretti, Alice Redini (la fille) et Simona Senzacqua (la mère) qui s'approprient le texte avec une sorte de gourmandise jubilatoire. Ils habitent le vaste espace de la salle Berthier dans une sorte de chorégraphie pleine de grâce, répondant avec une incroyable justesse au titre et au sous-titre du spectacle, La Vie suspendue ; regards sur la douleur du souvenir. En toute pudeur.

On ne saurait en dire autant des Trois sœurs de Simon Stone qui opte pour un voyeurisme de mauvais aloi. Les Trois sœurs ? Cela ne vous rappelle rien ? Mais oui, bien sûr… Tchekhov, annoncé en grands caractères avec le titre sur les affiches du théâtre. Il y a donc, au départ, tromperie sur la marchandise, et comme la marchandise en question est plutôt de la camelote, le spectateur en sera pour ses frais… Que Simon Stone écrive à son tour une pièce qui aurait un très lointain écho avec celle de Tchekhov, c'est son droit le plus strict. Au moins aura-t-on pu juger sur… pièce ! Et l'évidence est là : Simon Stone n'est pas un auteur dramatique ou alors d'une qualité plus que douteuse. On ne comprend guère l'enjeu de la représentation s'il y en a un. Il nous refait le coup de la tranche de vie de personnages (censés nous représenter ; serions-nous ainsi, aussi peu intéressants ?) ; c'est devenu une antienne du théâtre d'aujourd'hui qui s'évertue à montrer la vie comme elle est, telle que les feuilletons télévisés en tout cas nous l'assènent à longueur de temps d'antenne, matin, midi et soir. Tous les poncifs y passent : on parle comme dans la vie, toujours, et on y ajoute une pincée de vulgarité. En quoi l'apparition d'un homosexuel nous assénant face au public, qu'il a pris deux bites dans la soirées et qu'il en a mal au cul peut-il bien nous intéresser ? En quoi le fait de voir une comédienne, pardon une des trois sœurs (c'est bien l'un des seuls points communs avec l'œuvre de Tchekhov ; il y a trois sœurs !), aller aux toilettes et faire ses besoins peut-il faire avancer en quoi que ce soit la « dramaturgie » du spectacle ? Car, avec la scénographie proposée, une maison aux parois transparentes (la même utilisée cet été pour Ibsen Huis : il n'y a pas de petites économies) le spectateur devenu voyeur capte tout des faits et gestes des personnages (oh la pantomime du couple qui fait l'amour !) Et au cas où un recoin mal éclairé pourrait échapper à son regard, ladite maison ne cesse de tourner durant tout le spectacle… Les comédiens (dont on a pu apprécier le talent dans d'autres productions) font ce qu'ils peuvent, mais on sait très bien que rien n'est plus difficile au théâtre que de faire naturel, sauf à finir par jouer faux. On ne les incriminera donc pas, et pourtant Simon Stone a fait preuve en d'autres occasions (Medea ici même à l'Odéon et Ibsen Huis (la Maison d'Ibsen) cet été au festival d'Avignon) de sa capacité à bien diriger ses acteurs. On attendra sa prochaine réalisation avec circonspection.

Jean-Pierre Han

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