Comment se sent-on, avant une révolution ?

Avant la révolution d’Ahmed El Attar. Mise en scène de l’auteur. Le Tarmac – la scène internationale francophone (Paris) jusqu’au 2 décembre 2017. Les 6 et 7 décembre à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Puis en janvier 2018 à Mulhouse et à Anvers (Belgique).

C’est bien connu, en politique comme en journalisme, un événement chasse l’autre. Dans cette course effrénée à l’actualité chaude, toujours plus chaude, le théâtre est l’un des rares espaces qui nous restent où l’on puisse reprendre possession du temps, où l’on est autorisé à appuyer sur la touche « pause » et à revenir en arrière. C’est ce que propose le metteur en scène égyptien Ahmed el Attar dans Avant la révolution, une création à la croisée du théâtre et de la performance qui cherche à recréer, sur scène et chez les spectateurs, l’état émotionnel du peuple égyptien avant la révolution de janvier 2011. Pari étrange, difficile, risqué – mais pari important, justifié et réussi. Le dispositif scénique est très simple et ne bouge pas d’un millimètre durant les 50 minutes que durent le spectacle : deux acteurs – Nanda Mohammad et Ramsi Lehner – sont debout sur un plan incliné recouvert de clous. Ils projettent le texte droit devant eux, regard fixé au lointain, bras figés le long du corps. Ils sont coincés, prisonniers de la place qui leur a été assignée. Du début à la fin de la représentation, le texte est accompagné, parfois recouvert, par une musique signée Hassan Khan. Rythmique, tendue, oppressante, elle est le troisième personnage de la pièce. Que donne-t-elle à entendre ? Peut-être quelque chose comme le bruit de fond du régime autoritaire de Moubarak, la pulsation terrifiante du quotidien en Égypte dans les années 2000 : attentats, catastrophes, oppression, corruption, répression… Le texte procède par collage de matériaux hétéroclites. Résumés de séries télévisées abrutissantes, discours religieux, chants des supporteurs « ultras » du club de foot Al Ahly et textes de fiction écrits par Ahmed El Attar (disputes conjugales, scènes de viol et de torture). Tous ces éléments sont agencés en une partition rapide et brutale, que les deux comédiens tiennent admirablement. Ce qui semblait à peu près irréalisable se produit alors : assis dans nos sièges, on se figure et on ressent ce que pouvait être cet « état intérieur » de l’Égypte avant la révolution. Une frénésie impuissante, une hystérie dépressive, un climat délétère qui pourrit tout, jusqu’aux relations entre les gens, jusqu’à la vie des couples et des familles. Par l’alchimie des voix et de la musique qui s’entremêlent, Ahmed El Attar matérialise sur scène et dans la salle ce qui par définition échappe : un moment de bascule qui ne se reconnaît pas encore comme tel. La pression monte mais le couvercle n’a pas encore sauté. Et pour cause : l’idée même de changement a été étouffée par trente ans de pouvoir sans partage. Le travail d’Ahmed el Attar dans Avant la révolution est celui d’un historien du sensible. Il s’agit de retenir ce qui s’oublie le plus de donner forme scénique à ce qu’il y a de plus insaisissable : des sentiments, des émotions, un état intérieur pré-révolutionnaire. Ce travail de mémoire est d’autant plus essentiel qu’il est rare. Emporté par la soudaine accélération de l’Histoire, on a vite fait d’oublier la longue maturation qui lui précède. Céline, dans le Voyage au bout de la nuit, écrivait que « la grande défaite, en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever ». Le spectacle d’Ahmed El Attar est une remarquable victoire sur l’oubli.

Julie Briand

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