Le karaoké, nouvel opium du peuple

Trust – Karaoké panoramique, d’après Trust de Falk Richter. Mise en scène de Maëlle Dequiedt. Théâtre de la Cité internationale, jusqu’au 22 décembre. Tél. : 01 43 13 50 60.

Il faut croire que le théâtre de Falk Richter se prête aux manifestes. En mars 2016 Stanislas Nordey, fraîchement nommé à la tête du Théâtre national de Strasbourg, créait Je suis Fassbinder et livrait ainsi sa profession de foi pour un théâtre politique, en prise avec le monde. Aujourd’hui, c’est au tour d’une toute jeune compagnie, La Phenomena, issue de l’École du TNS, de s’emparer de l’œuvre du dramaturge allemand pour en faire le manifeste d’un théâtre collectif, combatif et actuel. Emmené par la metteur en scène Maëlle Dequiedt, le collectif s’est attelé à la création de Trust, un « texte-matériau » de Falk Richter, écrit dans le contexte de la crise financière de 2007. En y superposant leur propre travail de création, nourri d’improvisations et de recherches documentaires, les membres du collectif ont articulé le spectacle autour de deux grandes questions : « Comment vivre sous la crise ? » et « La résistance est-elle possible ? ». Des questions qui demeureront sans réponses (au passage, il faudrait peut-être interroger ce leitmotiv des notes d’intention dans le théâtre contemporain : « interroger », « poser des questions », en évitant soigneusement de donner des réponses). Questions sans réponses, donc, mais énergiquement déclinées en une série de tableaux où se croisent six personnages, qui incarnent autant de rapports au monde capitaliste. Il y a Pauline, l’artiste marginale qui veut « vivre dans son île » mais qui a besoin pour cela du mécénat de la richissime Maud. Romain, l’universitaire qui écrit un livre sur la crise. Quentin, le magnat de l’immobilier esseulé. Mathilde, qui travaille dans la finance et veut faire sauter Wall Street. Enfin Youssouf, jouant plusieurs rôles dont celui d’animateur de karaoké. Les personnages portent le nom de leurs acteurs : c’est l’une des manifestations visibles du processus de création durant lequel Maëlle Dequiedt a souhaité « réinterroger le rapport des interprètes à leurs personnages, remettre de leur subjectivité dans le spectacle ». Cela fonctionne particulièrement bien pour les trois personnages de femmes qui puisent chez leurs actrices une vérité, une consistance, une singularité tout à fait remarquables (Pauline Haudepin, Mathilde-Édith Mennetrier et Maud Pougeoise). Tous ces personnages, âmes en peine du néolibéralisme, se retrouvent régulièrement au karaoké. Cette invention japonaise, qui signifie littéralement « orchestre vide », est le refuge des salariés exsangues, des hyper-connectés en mal d’amour, de la jeunesse qui « s’éclate » faute de trouver un sens à la vie – bref, de la masse anonyme qui fait rouler l’économie capitaliste, laquelle lui roule dessus en retour. Grandes réussites que ces scènes qui recréent, à grand renfort de tubes et de chorégraphies, le « carnaval du XXIe siècle ». Cet espace-temps resserré, optimisé, où l’on exorcise le stress et la frustration pour mieux retourner au travail le lundi matin. Du « théâtre-clubbing », là encore, mais qui ne sonne pas creux. Certes, la scène finale est éprouvante, la musique trop forte et les stroboscopes inévitables, mais ce « karaoké panoramique » dit quelque chose d’une génération, de sa détresse et de sa révolte, de sa passivité et de son inventivité. Le plateau est saturé par l’actualité médiatique : projection de débats télévisés et de discours de campagne, articles de journaux éparpillés… la jeune équipe de La Phenomena met le présent sur la scène, et s’active pour ne pas s’y engluer. Romain, le chercheur, déclare que si la révolution se prépare dans les têtes, elle advient par les corps. Et c’est peut-être ce que l’on retiendra de ce spectacle : des corps jeunes, vivants, qui tantôt agissent, tantôt se laissent agir, mais qui résistent et inventent.

Julie Briand

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