Prospero sur le divan

La Tempête, de William Shakespeare. Mise en scène de Robert Carsen. Comédie-Française, salle Richelieu. Jusqu’au 21 mai 2018. Tél. : 01 44 58 15 15.

Étrange objet que cette Tempête mise en scène par Robert Carsen à la Comédie-Française. Face au plateau de la salle Richelieu transformé en immense boîte blanche, on s’interroge sur ce qui nous est présenté. Spectacle de théâtre ? Installation artistique ? Création « multimédia » axée sur la vidéo ? Un peu de tout cela, sans doute, à l’image de la carrière éclectique du canadien Robert Carsen, tantôt metteur en scène d’opéra et de comédies musicales, tantôt scénographe et directeur artistique de prestigieuses expositions. Après dix années passées loin des scènes de théâtre (sa dernière mise en scène, Mère Courage, au Piccolo Teatro de Milan, remonte à 2006), il revient par la grande porte et pas avec n’importe quel texte : La Tempête, œuvre testamentaire et polymorphe, baignée tout à la fois de politique, de magie, de philosophie et de mélancolie.  On imagine aisément le vertige teinté d’angoisse du metteur en scène, au moment de s'emparer d’une telle pièce. Devant le labyrinthe qui s’ouvrait à lui, Robert Carsen semble s’être juré de ne pas s’égarer. Il tire donc un fil – un seul – du début à la fin de la pièce. Ce fil, c’est une hypothèse : la perte du pouvoir constituerait pour Prospero un traumatisme fondamental qu’il n’est jamais parvenu à dépasser. En fait de magie et d’événements surnaturels, il y aurait donc surtout de la paranoïa et des névroses. Toute la pièce repose sur la subjectivité de Prospero : nous sommes dans sa tête, la scène est un espace mental, une surface lisse et immaculée qui s’offre aux projections du vieux duc déchu.  Si le parti pris psychanalytique a ses avantages – la lecture de Robert Carsen est claire, soigneusement scénographiée, non dénuée d’intérêt dramaturgique –, il a aussi ses limites. On tourne rapidement en rond dans cette boîte crânienne, et l’on attend en vain que la tempête prenne vie. Toute l’inventivité, la verve, l’incroyable vitalité des personnages shakespeariens est comme neutralisée, anesthésiée (on serait même tenté de dire déprimée). Ainsi du grand Michel Vuillermoz qui incarne le rôle de Prospero dans une espèce de demi sommeil dont on peine à discerner s’il s’agit d’une intention de jeu ou de l’ennui personnel du comédien. Tout sur scène est blanc ou gris : lumières, décors et costumes. Une chape de plomb recouvre cette mise en scène dont on ne peut par ailleurs nier la cohérence et la beauté plastique. Projections vidéo en noir et blanc, ombres  des personnages projetées, scène dépouillée qui soudain se recouvre de valises ou de déchets en plastique… les images sont puissantes, élégantes, épurées. Au point que l’on se surprend parfois à penser qu’elles auraient davantage leur place dans un musée d’art contemporain que dans un théâtre. À croire que les bonnes idées et les belles images ne suffisent pas à faire un bon spectacle. Pour Robert Carsen « si l’on cherche à trop concrétiser les choses, on nuit à la pièce ». Mais à trop les abstraire, on ne lui rend pas service non plus. Face à ce bel objet dévitalisé, on reste d’abord sceptique, partagé entre la clarté théorique de la proposition et la froideur de son incarnation scénique. À la fin, c’est le froid qui l’emporte. Comme la neige qui assourdit tout, cette mise en scène aura recouvert La Tempête de son grand manteau blanc. Esthétique, mais glacial.

Julie Briand

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