Femmes en quête du pouvoir

Les Reines de Normand Chaurette. Mise en scène d'Élisabeth Chailloux. Manufacture des Œillets à Ivry. CDN du Val-de-Marne. Jusqu'au 29 Janvier à 20 heures. Tél. : 01 43 90 11 11.



C'est peu dire que le québécois Normand Chaurette entretient avec Shakespeare une relation toute particulière. Traducteur il s'est attaqué au grand Will dont il a traduit une douzaine de pièces, scénariste il a œuvré sur Roméo et Juliette, essayiste il a commis un ouvrage au titre provocateur de Comment tuer Shakespeare… Dramaturge avec les Reines il n'assassine personne, mais retourne le Richard III de l'auteur élisabéthain comme un gant, en montre son envers et les coulisses. En d'autres termes, et pour être plus précis, il évacue tous les personnages masculins (reste hors scène, comme une présence obstinée, le roi Edouard qui agonise, et l'ombre terrifiante de Richard III bien sûr) et ne conserve que les femmes, quatre directement concernées par la tragédie, Elisabeth, Marguerite, Anne Warwick, la duchesse d'York, auxquelles il ajoute deux autres femmes absentes de l'œuvre de Shakespeare, Isabelle, la sœur d'Anne Warwick qui a réellement existé et Anne Dexter, la sœur de Richard III (et d'Édouard IV et de George, duc de Clarence)… Toutes ces dames, ces « reines » (qui, si elles ne le sont déjà, aspirent à le devenir) sont jetées sur le long couloir qu'enserrent deux rangées de gradins (l'espace est bi-frontal) conçues par le fidèle Yves Collet qui se régale à la lumière avec ses clairs obscurs, ses ombres et pénombres dont les contours varient au gré des nuages de fumée. Les personnages, visages blafards, semblent glisser dans cet espace, et elles glissent réellement en début de spectacle avec les deux comédiennes montées sur patins à roulettes, traçant des trajectoires d'un jeu féroce qui est celui de la lutte impitoyable pour le pouvoir. Ce qu'à ce niveau réalise Élisabeth Chailloux, dont c'est là la dernière création à la Manufacture des Œillets en tant que directrice, est tout à fait remarquable, d'une tranquille précision chirurgicale. À l'évidence elle est parfaitement à l'aise dans cet espace, ayant pris la mesure du lieu, faisant intervenir ses comédiennes comme des fantômes sur des coursives qui surplombent la salle de part et d'autre. Sa direction d'acteurs, des actrices, est pas moins digne d'éloges, toujours d'une extrême finesse liée à une réelle maîtrise. Il est vrai qu'elle a eu la très heureuse idée de constituer une distribution de tout premier ordre ; il faut citer toutes ces comédiennes qui évoluent chacune dans des registres de jeu bien particuliers, mais qui, au bout du compte, donnent à l'ensemble de la représentation une véritable et forte cohérence faisant vivre un texte dense qui ne manque pas de fulgurances poétiques, et dans lequel la notion de jeu littéraire et théâtral n'est pas absente. Les six belles comédiennes – elles le sont réellement – ont pour nom Bénédicte Choisnet (Anne Dexter), Sophie Daul (la duchesse d'York), Pauline Huruguen (Isabelle Warwick), Anne Le Guernec (la Reine Élisabeth), Marion Malefant (Anne Warwick) et Laurence Roy (la Reine Marguerite). On ne peut qu'être en accord avec l'auteur qui a exigé d'Élisabeth Chailloux qu'elle distribue vraiment des femmes dans les différents rôles, la chose n'étant plus toujours de mise désormais dans différentes productions de la pièce, outre-Atlantique notamment. Et l'on est aussi tout heureux (et ému) de retrouver le nom d'Adel Hakim dans le générique du spectacle au poste de collaborateur artistique…

Jean-Pierre Han

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