Jean-Luc Lagarce : le retour de l'absent

J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce. Mise en scène de Chloé Dabert. Théâtre du Vieux-Colombier (Comédie-Française). Jusqu'au 4 mars à 20 h 30. Tél. : 01 44 58 15 15.

« J'étais dans ma maison et j'attendais la pluie », ainsi commence, en reprise du titre, la pièce de Jean-Luc Lagarce. qui poursuit : « Je regardais le ciel comme je le fais toujours, comme je l'ai toujours fait/ Je regardais le ciel et je regardais encore la campagne qui descend doucement et s'éloigne de chez nous, la route qui disparaît au détour du bois, là-bas… ». Dès l'abord la langue nous saisit dans sa rythmique particulière, dans son obsédant ressassement ; elle ne nous lâchera plus une seconde durant toute la « pavane », le terme est de l'auteur lui-même dans un passage concernant le synopsis de sa pièce. Car il s'agit bien d'une pavane exécutée par cinq femmes dans l'espace aux lignes géométriques bien tracées et d'une blancheur immaculée conçu par Pierre Nouvel. Cinq femmes, sans autre nomination que celles de l'Aînée, La Plus Vieille, La Mère, La Seconde, La Plus Jeune exécutant leur parade autour de la personne du Jeune Homme, celui-là qui partit brutalement un beau jour chassé par le père et qui, après des années d'errance, vient de réapparaître, pour peut-être finir ses jours chez lui. Il est là en haut dans sa chambre d'enfant puis d'adolescent qu'il a quittée jadis. Il est là, allongé, harassé ? On ne le voit pas (encore que dans certaines mises en scène il apparaisse vraiment, mais pas ici, ce n'est pas utile, et Chloé Dabert s'en tient à la stricte distribution écrite par Lagarce où la personne du jeune homme n'est pas mentionnée). On ne l'entend pas non plus. Est-il seulement présent ou n'est-ce là que l'hallucination collective des cinq femmes trop heureuses de trouver ce terrain d'entente autour de sa présence réelle ou fictive pour enfin exécuter leur « sourd ballet », régler leurs comptes entre elles, se déchirer, crier enfin ce qu'elles ont sur le cœur en cette fin d'un après-midi d'été ? Les paroles si précises et sans cesse réitérées des cinq femmes finissent paradoxalement par déréaliser et dérégler espace et temps. Où sommes-nous ? Entre réalité et pure fantasmagorie ? J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne est l'une des dernières œuvres de Jean-Luc Lagarce qui devait disparaître un an après sa composition en 1995. C'est la réponse à une commande passée par Théâtre Ouvert stipulant qu'il fallait écrire pour un groupe d'acteurs composé de cinq femmes et de cinq hommes… Termes du contrat presque respectés, Jean-Luc Lagarce revient à ses propres obsessions, celles que l'on retrouve par exemple dans Juste la fin du monde écrit quatre ans plus tôt et qui évoque le retour d'un jeune homme dans sa famille qu'il n'a pas vue depuis des années. Comme toute partition musicale, la pièce demande à être exécutée avec une extrême précision dans ses différents tempi. Chloé Dabert dirige ses comédiennes avec doigté et fermeté, la pièce fluctue au rythme des registres de jeu des unes et des autres pas toujours forcément en accord malheureusement. Mais ce qui est vrai c'est qu'émerge, magnifique de force et de subtilité, Suliane Brahim, L'Aînée, qui, dans son quasi monologue à la fin de la pièce, parvient à donner à la parole de Lagarce et à l'ensemble de la représentation toute sa bouleversante ampleur. On continuera à suivre attentivement Chloé Dabert invitée cet été avec Iphigénie au Festival d'Avignon. De Lagarce à Racine, son attention à la langue, à sa musicalité et à ses rythmes interpelle…

Jean-Pierre Han

Les œuvres de Jean-Luc Lagarce sont publiées aux Solitaires intempestifs

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