Tg STAN : un écart qui éclaire

Quoi/maintenant, un spectacle de la compagnie tg STAN, d’après Dors mon petit enfant de Jon Fosse, en prologue de la pièce Stück Plastik (Pièce en plastique) de Marius von Mayenburg. Théâtre de la Bastille. Jusqu’au 9 février 2018. Tél. : 01 43 57 42 14.

Les acteurs du tg STAN sont déjà sur scène lorsque le public entre dans la salle. Détendus et avenants, ils guident les retardataires en quête d’une place libre. Une complicité immédiate s’établit avec la salle. Fi du quatrième mur, de l’illusion théâtrale et de la « tyrannie du metteur en scène » ; voilà bientôt trente ans que la compagnie flamande les ont jetés aux orties. Seul compte le texte et ce qu’ils en font eux, les acteurs. Ce qu’ils économisent en conventions, ils le réinvestissent en incarnation. En guise de prologue ils ont choisi un texte énigmatique de Jon Fosse, Dors mon petit enfant. Dialogue métaphysique où des personnages indéfinis s’interrogent sans fin sur l’espace qu’ils occupent : « Où sommes-nous ? », « C’est bien d’être ici, nous sommes à notre place, ici. Nous sommes dans notre bonheur, nous sommes libres. Nous sommes nulle part ». La douceur de la langue, la simplicité presque naïve de l’interprétation sont envoûtantes. Lovés dans les mots de Jon Fosse, bercés par ces voix perdues dans l’univers, on aurait aimé que ce moment s’étire encore un peu… Mais la littérature norvégienne laisse place au théâtre caustique du dramaturge allemand Marius von Mayenburg. Sa dernière pièce, Stück Plastik (Pièce en plastique), parue en 2015, met en scène un couple aisé et a priori éclairé – elle travaille dans le domaine de l’art contemporain, lui est médecin – qui, croulant sous le travail et les responsabilités, décide d’embaucher une femme de ménage pour entretenir la maison et garder leur fils. La proximité revendiquée avec le théâtre de boulevard crée des situations aussi banales qu’efficaces, où s’épanouit la verve vitriolée de Mayenburg. Les scènes se succèdent, grinçantes et drôles, qui disent le désarroi du couple confronté à ses contradictions. Ils ne pensaient pas qu’embaucher une femme de ménage revenait à introduire la lutte des classes sous leur propre toit, et pourtant… Le vernis bien-pensant craquèle face à cette présence exogène à qui il faut demander de mettre du déodorant, car l’odeur du labeur importune Madame. Si la pièce est divertissante, acérée, parfaitement à l’aise dans la satire d’une bourgeoisie individualiste arborant un humanisme de façade (on pense au Dieu du carnage, de Yasmina Reza), ce n’est pourtant pas le texte, mais le jeu des tg STAN qui constitue le principal intérêt de cette seconde partie. La liste des mufleries, des bassesses et des égoïsmes du couple pourrait s’allonger encore, sans qu’on en soit beaucoup plus avancé. Les vacheries sont bien envoyées, mais assez inoffensives. Non, ce qui fascine, c’est l’exigence des acteurs, leur capacité à habiter les personnages sans les caricaturer, à concrétiser les situations. Comme si une transmutation se produisait au moment où les mots passaient dans leurs corps, transformant les phrases les plus banales en dialogues urgents, brûlants, nécessaires. L’accent flamand y est pour quelque chose : il met la langue à distance en même temps qu’il en aiguise le sens. Sans doute l’écoutons-nous mieux, précisément parce que cette langue nous est donnée dans une forme d’étrangeté. Il fallait l’intelligence et l’audace des tg STAN pour réunir en un seul spectacle la poésie contemplative de Jon Fosse et le théâtre énervé de Marius von Mayenburg. Deux rives reliées par des acteurs au sommet de leur art qui, pièce après pièce, cherchent l’équilibre fragile entre distance et identification – cet écart qui éclaire, aiguise et régale.

Julie Briand

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