Une mécanique bien huilée

« Art » de Yasmina Reza. Mise en scène de Patrice Kerbrat. Théâtre Antoine à 20 h 30. Tél. : 01 42 08 77 71.

Vingt-cinq ans d'âge n'ont entamé en rien l'efficacité de la pièce de Yazmina Reza, « Art ». Pendant vingt-cinq ans la pièce a été mainte et mainte fois traduite (trente-cinq fois nous dit-on), jouée et rejouée aux quatre coins de la planète. Un succès jamais démenti donc. Retour en France aujourd'hui et une belle occasion de faire le point sous la houlette du même metteur en scène de la création Patrice Kerbrat. Un petit « détail » qui a son importance, tant son travail tout de finesse et de précision notamment dans sa direction d'acteurs mérite les éloges. Les trios de grands acteurs qui se sont succédés dans notre Hexagone ont bien sûr occulté son travail. Cette fois-ci encore, Charles Berling, Jean-Pierre Darroussin et Alain Fromager, tous parfaits dans leurs registres particuliers risquent fort de rejeter dans l'ombre son travail et sa belle et délicate gestion de l'ensemble. Tout est donc bien à sa place sans la moindre faute de goût a-t-on envie de dire, avec le décor chic, stylisé et à dominante blanche comme le tableau dont il va être question, avec ses panneaux coulissants pour signifier à moindre frais les changements de lieux (Edouard Laug), avec un éclairage ad hoc (Laurent Béal), et jusqu'aux costumes signés Caroline Martel… tout est donc prêt pour que la « comédie », si comédie il y a, puisse se dérouler. Et pas forcément du côté qui a beaucoup fait parler à la création. Celui de l'histoire d'un tableau blanc d'un certain Antrios (ce serait plutôt le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch antérieur à la pièce de trois quarts de siècle !) que l'un des personnages (Alain Fromager qui a dû pas mal côtoyer Charles Berling sous la direction de Jean-Louis Martinelli lorsqu'ils étaient au TNS) vient d'acheter. Ce n'est pas vraiment cette histoire-là, celle d'un discussion et d'une remise en question de l'art contemporain, auquel cas d'ailleurs le discours de Yasmina Reza serait bien court, ce dont elle est parfaitement consciente au point d'avoir mis des guillemets à son titre, « Art ». Non, ce qui importe c'est la somme déboursée pour l'achat du fameux tableau, ce que n'a pas manqué de souligner le très savant (philosophe) Denis Guenoun dans son livre, Avez-vous lu Reza ?… Ce qui importe, bien sûr, et l'auteur l'a souligné, c'est cette histoire d'amitié à trois (et non plus à deux) voire à quatre avec l'Antrios, l'absent, le blanc, qui vient parasiter et complexifier l'ensemble. Et là Yasmina Reza fait merveille dans une pièce alternant de manière systématique monologues et dialogues, avec cette exception soudaine du long récit d'Yvan assumé avec maestria par Jean-Pierre Darroussin. Ainsi construite, boulons serrés, la pièce de Yasmina Reza tient effectivement le choc par-delà les secousses du temps.

Jean-Pierre Han

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