Hymne à la jeunesse

Notre innocence de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l'auteur. Théâtre national de la Colline. Jusqu'au 11 avril, à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

Sans doute ne fallait-il pas rêver outre mesure : deux importantes créations dans la même saison avec écriture des textes et leurs mises en scène, la lourde gestion d'une institution nationale, le théâtre de la Colline, plus les tournées, plus les nombreux petits à-côtés, tout cela fait beaucoup pour un seul homme même avec une force de travail et une volonté créatrice peu communes comme celles que possède Wajdi Mouawad. Aussi ne s'étonnera-t-on pas d'être relativement déçu par son dernier spectacle, Notre innocence alors que le souvenir du précédent, Tous des oiseaux – une belle réussite offerte il y a pas plus de quatre mois –, est encore très frais dans nos esprits. À peine retrouvé, le Wajdi Mouawad que l'on aime, celui des grandes sagas, aurait-il à nouveau disparu avec Notre innocence ? Pas vraiment, mais tout de même… L'auteur-metteur en scène semble dépassé par les événements, ne plus trop savoir quoi dire, ou plutôt dire les choses en boucle et même si ici et là quelques moments de fulgurance viennent éclairer l'ensemble et nous sortir de notre torpeur le spectacle reste bien en-deçà de notre attente. D'autant que la distribution forte d'un contingent de dix-huit jeunes comédiens (plus une petite fille), encore trop tendres, ne parvient pas à porter et à relever le défi. Et pourtant… Le registre dans lequel évolue Wajdi Mouawad dans Notre innocence est particulier tant dans son traitement que dans son discours qui se veut d'une radicalité absolue, donnant la parole à la toute jeune génération qui s'interroge sur ce que les générations précédentes leur ont légué. Pour élaborer son spectacle, Wajdi Mouawad s'est appuyé sur un travail qu'il avait effectué avec les élèves du Conservatoire national supérieur d'art dramatique de Paris qui en avaient donné une représentation unique. Il y était question de la réaction du groupe au suicide d'une de leur camarade de promotion. « Sujet » qui renvoyait directement à ce qu'avait vécu Wajdi Mouawad à la fin des années 1980 à l'École nationale de théâtre du Québec où il étudiait et alors qu'un de ses camarades, auteur, se suicidait… Voilà de quoi était nourrie sa fiction théâtrale. Une fiction très vitre rattrapée par la réalité : peu après la représentation à Paris une des élèves de la distribution, à la personnalité marquée par son obésité, décédait. Wajdi Mouawad accentue encore la mise en abîme devenu naturelle : en ouverture, une comédienne, Hayet Darwich, seule sur scène vient raconter comment elle a été convoquée par le directeur de la Colline pour un spectacle dont il ne connaît pas encore la teneur, rien n'ayant encore été décidé et écrit. Beau et subtil « prologue » qui va bientôt laisser place au chœur des dix-huit comédiens. Vingt bonnes minutes durant, immobiles et face au public, ils vont asséner leurs questions et leurs vérités de jeunes gens condamnés à supporter la fardeau franchement pas reluisant de l'héritage laissé par leurs aînés. Il faut un sacré culot de la part du metteur en scène pour oser ce genre de prouesse par ailleurs bien réglée. Paradoxalement c'est dans les scènes suivantes que les choses vont se gâter. L'agitation des jeunes gens, leur désarroi puis leurs chamailleries devant l'annonce de la mort d'une des leurs, Victoire, suicidée ou accidentée, sont trop longs, leurs arguties répétitives…, tout cela avant que la supposée fillette de la victime n'apparaisse dans la dernière partie du spectacle qui prend dès lors des allures de conte. C'est une véritable et puissante ode à la jeunesse qui est proposée, emportant tout sur son passage, elle n'est malheureusement pas toujours convaincante.

Jean-Pierre Han

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