Premier volet d'une ambitieuse fresque théâtrale

Points de non-retour (Thiaroye) d’Alexandra Badea. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu’au 14 octobre, à 20 h. Tél. : 01 44 62 52 52. www.colline.fr

Espaces et temps mêlés que parcourent des comédiens d’origines différentes… ; dans sa dernière création, Points de non-retour (Thiaroye) qu’elle assume de bout en bout, de l’écriture à la mise en scène, tout en étant présente sur le plateau, Alexandra Badea joue à l’infini du tressage de ces éléments saisis au cœur de l’Histoire (occultés comme pour le massacre de Thiaroye perpétré en décembre 1944 dont il est question ici, ou pas). On finirait presque par penser qu’elle a volontairement mis ses pas dans ceux de Wajdi Mouawad, le directeur du théâtre de la Colline où son spectacle vient d’être créé. Dans le brassage complexe et toujours douloureux de différentes histoires familiales, dans la manière dont ces histoires finissent par s’entrecouper, de révélation en révélation (des coups de théâtre ?), dans la relation aussi difficile entretenue par les membres d’une même famille, et qui finira tout de même par trouver sinon une résolution du moins un début d’éclairage, on se retrouve très exactement dans le genre d’épopée dramatique chère à Mouawad. Il y a incontestablement ici quelque chose de l’ordre du romanesque ; Badea aussi bien que Mouawad écrivent d’ailleurs avec bonheur des romans. On ne poursuivra toutefois pas plus loin le jeu des correspondances : Alexandra Badea a prouvé par le passé, qu’elle avait un univers et une écriture qui lui appartiennent en propre. Et qui sont d’une belle efficacité. Même si ce dernier opus semble marquer une rupture dans l’évolution de son œuvre. Points de non-retour s’articule donc autour du massacre de Thiaroye commis par l’armée française dans un de ses camps militaires près de Dakar, où les soldats des colonies françaises avaient été regroupés au sein des tirailleurs sénégalais, et où ils réclamaient le paiement de leurs indemnités depuis longtemps promis. Les séquelles psychologiques des descendants des disparus sont incommensurables, une chaîne aux maillons serrés qu’un fils d’une des victimes ne parvient pas à desserrer. Saisi en 1970, vingt-cinq ans après le massacre, Amar, ne peut envisager un quelconque avenir, mettant fin à sa relation amoureuse avec une jeune femme d’origine roumaine, Nina, au passé familial lui aussi très lourd, lui laissant leur enfant que l’on retrouvera bien plus tard, dans la dernière partie de la pièce où il fera connaissance d’une journaliste décidée à réaliser une émission sur le délicat sujet du massacre, alors que l'ami de cette dernière, Régis, trouvera à la mort de son grand-père un journal dans lequel est évoqué le massacre auquel il a participé… Voilà, évoqué à très grands traits – il exclut faute de place les histoires secondaires des uns et des autres (celle des parents de Nina comme celle de Régis par exemple) – la trame de ce premier volet d’un triptyque qui entend donner la parole « à ceux que l’on n’entend pas » selon les dires de l’auteur, « dans une traversée de l’histoire contemporaine et résolument universelle de la France ». Un projet qui ne manque pas d’ambition et qui demande un souffle dans sa réalisation scénique qui emporterait du même coup l’adhésion du spectateur. Tel n’est malheureusement pas totalement le cas ici. La mise en scène linéaire de l’auteur (avec toujours les mêmes trajectoires de déplacement des comédiens), dans la scénographie de Velica Panduru qui joue de trois plans en profondeur, ne parvient pas à totalement rendre du compte de la complexité du schéma narratif de la pièce et son développement dans la conscience et la mémoire des personnages. Les comédiens (à la tête desquels la performance de Thierry Raynaud est à souligner), s’ils s’en sortent correctement restent néanmoins en-deçà de ce qu’une telle pièce exige.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce est publié aux Éditions de l’Arche, 92 pages, 13 euros.

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