Maelstrom théâtral

Les Démons, d’après Fédor Dostoiveski. Mise en scène de Sylvain Creuzevault. Odéon-Théâtre de l’Europe, Festival d’automne. Jusqu’au 21 octobre, 19 heures 30. Tél. : 01 44 85 40 40. www.theatre-odeéon.eu

Quatre heures de spectacle ne sont pas de trop pour rendre compte du roman fleuve (il fut publié à son origine en feuilleton et l’auteur ne manque pas de sacrifier à ce genre) de Dostoievski, traduit et publié par André Markowicz en trois gros volumes, plus de mille pages, chez Babel. Sylvain Creuzevault s’est donc emparé en fanfare de cette traduction, l’a comme de coutume travaillée à sa manière, coupant ci et là, faisant des ellipses, contractant certains épisodes, recomposant l’ensemble en rajoutant quelques textes et commentaires, comme ceux d’Adorno, le tout dans un grand charivari… Ce sont Les Démons (autrefois appelés Les Possédés, titre sous lequel Camus présenta sa version théâtrale du livre), version Creuzevault qui a quand même l’honnêteté de préciser que le spectacle est librement inspiré du roman-pamphlet de Dostoiveski. C’est le moins qu’il pouvait dire. Cette liberté, il en use et en abuse. Un véritable maelstrom charriant le bon et moins bon, les trouvailles scéniques et les effets de mode, le tout confié à une équipe de comédiens, les habitués du groupe D’ores et déjà (Arthur Igual en est même l’un des cofondateurs ; il tient d’ailleurs avec brio l’un des rôles clé du spectacle) auxquels sont venus se joindre Valérie Dréville, Nicolas Bouchaud et Sava Lolov… qui tirent l’ensemble vers le haut et confèrent au spectacle une véritable crédibilité théâtrale. Traverser le roman politique de l’auteur dans lequel débats d’idées et intrigues romanesques – l’affaire se passant dans une petite ville de province près de Saint-Pétersbourg où un groupe de jeunes révolutionnaires souhaite renverser l’ordre établi – se mêlent inextricablement n’est pas de tout repos et demande une attention soutenue, jusqu’à ce que l’on finisse par perdre pied. Subodorant cet aspect des choses auquel il a plus que largement contribué, Sylvain Creuzevault n’hésite pas à distribuer aux spectateurs une « feuille anti-panique » résumant les deux parties du spectacle et situant les nombreux personnages. L’objet est bienvenu mais s’avère toutefois insuffisant pour que l’on puisse déceler ce qui se joue réellement. Sa mise en scène ne va pas vers un éclaircissement quelconque, elle semble même le refuser, et le fait que les comédiens assument plusieurs rôles ou changent de sexe par rapport à l’œuvre originale ne contribue pas à éclairer l’ensemble. Reste une énergie de tous les instants, des moments de grande intensité, notamment l’une des ultimes séquences menée par Valérie Dréville dans le rôle de Kirilov, devenu ici Kirilova, et qui se suicide, après avoir accepté d’endosser le meurtre de trois personnages, pour prouver l’inexistence de Dieu, et affirmer par cet acte la toute puissance de l’homme capable de mourir de son plein gré et de sauver l’humanité… Ce que réalise Valérie Dréville dans son cheminement presque douloureusement joyeux, illuminé certainement, est proprement stupéfiant et légitime pour ainsi dire tout le spectacle…

Jean-Pierre Han

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