Une totale réussite

George Dandin ou le mari confondu de Molière. Mise en scène de Jean-Pierre Vincent. Spectacle créé au Préau de Vire et présenté du 26 septembre au 7 octobre à la MC 93-Bobigny. Tél. : 01 41 60 72 72. reservation@mc93. Puis tournée.

Les mystères de la création sont infinis. Écrit à la hâte à la suite d’une commande pour le « Grand Divertissement royal » qui devait se donner à Versailles en 1668 pour célébrer le traité de paix d’Aix-la-Chapelle, George Dandin est sans doute l’une des pièces les plus impitoyables de Molière. A-t-on jamais vu comédie-ballet (concoctée avec Lully) – c’en était une – aussi incisive et noire ? Pièce brève (trois petits actes), George Dandin ne laisse guère de place à de grandes rêveries interprétatives. Écrous serrés à bloc, elle ne présente aucun « jeu ». Tout se passe comme si la pièce ne fonctionnait pas d’une manière linéaire, mais verticale, en profondeur. Pris par le temps, Molière n’a pas eu le loisir d’inventer mille et un rebondissements à un intrigue empruntée en grande partie à une autre de ses œuvres, La Jalousie de Barbouillé. Il creuse donc le même sillon, reprend par trois fois le même schéma dramatique. La pièce a bien été écrite à la hâte. Or l’écriture de Molière n’est jamais aussi nerveuse, aussi serrée et rythmée que dans l’urgence. Que l’on se réfère à son Dom Juan… Il y a là aussi une densité d’écriture liée à une perfection structurelle. Pour un propos dévastateur.

Roger Planchon, le premier, en avait fait jadis, en 1958, une pièce quasiment brechtienne, un authentique "Lehrstück" (pièce didactique). Belle et juste vision de cette œuvre dont les trois actes commencent de manière identique par un monologue du personnage principal, Dandin. Le premier donnant les clés de la pièce dès le départ : « Ah ! Qu’une femme demoiselle est une étrange affaire ! Et que mon mariage est une leçon bien parlante à tous les paysans qui veulent s’élever au-dessus de leur condition, et de s’allier, comme j’ai fait, à la maison d’un gentilhomme ! » Tout est dit et nous aurons droit à une triple démonstration pour aboutir à la conclusion, ni amère, ni pathétique : « s’aller jeter dans l’eau, la tête la première ». S’il est bien question de mésalliance, ce que l’on peut saisir c’est qu’il est surtout question – c’est dit – d’une affaire qui tourne mal pour Dandin, le riche parvenu. Et qui dit affaire dit argent, et plus vulgairement fric. Dandin n’en a pas pour son argent, la marchandise, un être humain, sa femme, n’est pas conforme à la commande. Alors l’intéressé va se plaindre aux vendeurs, les parents. Drôle d’histoire. On remarquera au passage que c’est à la même époque que Molière va entreprendre l’écriture de l’Avare… Dans ces conditions George Dandin peut apparaître comme l’histoire d’une dépossession (à tous les niveaux et dans tous les sens). Si Roger Planchon a définitivement donné le ton de la pièce, c’est l’intelligence de Jean-Pierre Vincent que d’en voir éclairé d’autres aspects plus subtils. Sa mise en scène, de ce point de vue est lumineuse ; Dandin aussi, dans l’engrenage de la société de son époque, est un salaud peu recommandable. Il n’est qu’à voir son attitude vis-à-vis de ses inférieurs, valets et autres, et surtout vis-à-vis de sa femme Angélique, l’objet du marchandage. Il n’est qu’à voir le geste retenu ou avorté lorsqu’il lève la main sur elle, prêt à la cogner… Les choses et les personnages sont aujourd’hui bien plus complexes qu’il n’y paraît… C’est bien toute une mécanique sociale qui est ainsi mise au jour, dans une scénographie blanche et « neutre » signée Jean-Paul Chambas dans laquelle les comédiens peuvent mener à bien, dans des costumes d’époque de Patrice Cauchetier, la démonstration. Jean-Paul Chambas, Patrice Cauchetier, Bernard Chartreux à la dramaturgie, Jean-Pierre Vincent a fait appel à de vieux compagnons de route : on se réjouit de les retrouver pour ce nouvel et incisif opus. Comme on se réjouit de retrouver Jean-Pierre Vincent en parfait directeur d’acteurs : les scènes, même secondaires (si tant qu’il y en ait), sont elles aussi dirigées à la perfection. Rien n’est laissé au hasard. La performance de Vincent Garanger dans le rôle-titre est de tout premier ordre, corps lourd, démarche hésitante, harassé par la lutte pour une reconnaissance qu’il n’obtiendra jamais. À ses côtés on est tout heureux de retrouver Elizabeth Mazev, Alain Rimoux (un vieux complice), Olivia Chatain, Gabriel Durif qui assume les intermèdes musicaux, Aurélie Edeline, Iannis Haillet et Anthony Poupard, pour ce qui est une véritable réussite.

Jean-Pierre Han

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