Au cœur des ténèbres

Crime et châtiment d’après Dostoievski. Mise en scène de Nicolas Oton. L’Archipel de Perpignan, jusqu’au 11 octobre à 19 heures. Tél. : 04 68 62 62 00. Puis tournée au Cratère d’Alès, à Lunel, et au Printemps des comédiens en juin 2019.

Le théâtre, ce n’est pas forcément l’international (Peter Stein dans le privé, Al Pacino venu faire deux-trois prestations à prix d’or, ou Thomas Ostermeier à la Comédie-Française, avec sa Nuit des rois sur laquelle il y aurait vraiment beaucoup à dire), ce ne sont pas plus les grandes cérémonies du Festival d’automne, genre les Démons de Dostoievski justement, non, ce sont aussi (et surtout ai-je envie d’ajouter) des travaux de compagnies œuvrant dans leurs régions d’origine en espérant toutefois que Paris daigne enfin lever un œil sur leurs réalisations souvent d’excellente qualité. Tel est bien le cas de Machine Théâtre qui a maintenant quinze ans d’existence, a réalisé dix-huit spectacles (pas moins) et qui nous offre aujourd’hui un très convaincant Crime et châtiment de Dostoievski avec bon nombre de comédiens dont on a pu déjà apprécier les prestations dans diverses productions, et qui œuvrent tous prioritairement dans la région de Montpellier. C’est le metteur en scène Nicolas Oton qui est à la manœuvre cette fois-ci (il n’est pas le seul metteur en scène de la compagnie). Le programme ne nous dit pas qui s’est attaqué à l’adaptation du roman traduit par André Markowicz. Dommage, elle est d’une belle justesse et très fidèle à l’auteur, ce qui était loin d’être évident. On attribuera ce travail à Nicolas Oton bien sûr, sachant qu’après tout c’est le premier geste vers la réalisation scénique telle qu’elle nous a été présentée à la Scène nationale de l’Archipel de Perpignan, un beau et récent théâtre conçu par Jean Nouvel, dans la petite salle modulable de 400 places. « Petite » salle sans doute, en regard de la grande qui peut accueillir entre 600 et 1100 spectateurs. « Petite » donc, mais avec une ouverture de scène très large et un grand plateau dont se sert Nicolas Oton avec beaucoup d’à-propos. La scénographie due à Gérard Espinosa ouvre un immense espace qui délimite plusieurs degrés en profondeur. Espace vide avec en fond de scène une sorte de construction longitudinale en béton (elle apparaît comme telle) avec ses colonnes. Un espace fort assez neutre pour servir à évoquer lointainement tous les autres lieux que le récit exige au fil de son déroulement. Entre projection de l’espace mental de Raskolnikov et espace de la réalité. La réalité de bas-fonds peuplés d’ivrognes et de miséreux sur lesquels Nicolas Oton a le bon goût de ne pas trop insister, préférant jouer sur les signes théâtraux (de ce point de vue l'épisode du meurtre de la vieille usurière est exemplaire) et le jeu des comédiens pour l’évoquer ; ils sont aussi, semble-t-il, perçus à travers le regard halluciné de Raskolnikov. C’est son espace mental qui est ainsi projeté alors qu’un seul lit posé au milieu de l’immensité de la scène évoque son enfermement. Un lit comme une scène autour de laquelle viendront se jouer nombre de séquences du spectacle avec les autres protagonistes du livre : mère, sœur, ami, médecin, etc. On l’aura compris, tout est concentré autour de la personnalité de Raskolnikov auquel Frédéric Borie que l’on a déjà pu apprécier chez Georges Lavaudant, Patrick Pineau ou Jean-Marc Bourg, prête sa longue silhouette. Un Frédéric Borie écorché et qui ne parvient pas à sortir de la carapace de tourments et de souffrances qui l’enserrent. Sa prestation, avec ses accès de colère ou de folie est de premier ordre d’autant qu’il tient à lui seul toute la première partie du spectacle – ses partenaires de plateau tous excellents, n’étant que des comparses. Avec l’arrivée du juge d’instruction, Porphyri Petrovitch à qui Alex Selmane, matois et inquiétant tout à la fois, donne vie de manière magistrale, brusquement les choses s’équilibrent. Nous entrons dans une autre dimension impulsée par un véritable duel à fleurets mouchetés, en même temps qu’apparaît le personnage de Sonia, petite prostituée, fille de l’ivrogne Marmeladov (Patrick Mollo) qui tombera amoureuse de Raskolnikov et l’accompagnera lorsque celui-ci s’en ira au bagne, interprété par la grâcile et troublante Alyzée Soudet. Tout cela est mené avec intelligence et cohérence – un vrai travail de compagnie – et rend admirablement compte du roman de Dostoievski auquel il est, je l’ai dit, parfaitement fidèle, l’intrusion d’un narrateur (Laurent Dupuy) venant encore renforcer ce sentiment. À lui le dernier mot pour achever le récit d’une résurrection : « cela pourrait faire le thème d’un nouveau récit, mais notre récit présent touche à sa fin »…

Jean-Pierre Han

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