Pour mémoire ?

Modules dada. Mise en scène d'Alexis Forestier, avec les endimanchés.

Avec ces Modules Dada, Alexis Forestier et ses endimanchés ont bouclé la boucle. Celle d’un parcours initié il y a 25 ans, en 1993. Et qui a donc débuté avec un spectacle construit à partir de l’adaptation de La Fuite hors du temps d'Hugo Ball, Cabaret Voltaire. Autant dire, et leur parcours durant ce quart de siècle en témoigne, que Dada, ils connaissent sur le bout de leurs doigts et de leurs langues. L’esprit dada, ils en sont empreints, en toute conscience. On s’en réjouit car c’est bien beau que de vouloir faire un spectacle pour évoquer ce mouvement, encore fallait-il en posséder l’esprit. Or le premier mérite de Modules dada est de faire voler en éclats toutes les « plaisanteries » qui occupent Festivals et autres grandes institutions à longueur d’années. Modules dada en deux heures trente de spectacle total renvoie l’ensemble des productions à la mode à ce qu’elles sont réellement, c’est-à-dire de pauvres cache-misère élaborés par des petits maîtres, renvoyés ici à leurs études. En ce sens c’est une véritable petite bombe… dadaïste ? L’un des grands mérites du spectacle est d’avoir contextualisé le mouvement. Contextualisé et donc… politisé. Ce n’est en effet que dans les turbulences d’un monde en pleine funeste effervescence que l’on peut tenter de saisir l’essence de Dada dont l’évolution est ici sans cesse mise en regard de la situation politique du moment. Alexis Forestier s’y est engagé corps et âme pour nous donner un spectacle – car spectacle il y a dans ses multiples éclats – qui est le plus abouti qu’il ait pu nous présenter jusqu’à présent, avec désormais une maîtrise absolue de tous les éléments, sonore, visuel, corporel,… qui le constituent. Créé au Vidy-Lausanne en Suisse, passé par la Fonderie du Mans (les panneaux mouvants d’Alexis Forestier font penser à ceux de François Tanguy), par le CDN de Dijon puis celui de Montreuil, avec détour par la Filature de Mulhouse, Modules Dada arrive en fin de parcours (on souhaite vivement que ce ne soit pas vraiment le cas, sait-on jamais…) là où il devait enfin être – un lieu en parfaite adéquation avec son propos –, la Parole errante de Montreuil où plane l’ombre de Gatti, et que dirige désormais un collectif. De module en module, tous titrés comme chez Brecht, les endimanchés traversent le mouvement dada, le saisissant avant sa naissance officielle en 1916, et se gardent bien de tomber dans l’écueil de la commémoration, reviennent encore et toujours à la situation politique du monde, et construisent leur itinéraire à coups de collages où Hugo Ball, Arthur Cravan, Raoul Hausman, Lénine, Richard Helsenbeck, Tristan Tzara, Éric Vuillard, Pierre Kropotkine et quelques autres sont bien sûr sollicités, alors que côté son, bruit et musique, ce sont Stockhausen, Pierre Schaeffer, The Cramps, Pierre Vigroux entre de très nombreux autres qui sont savamment mis à contribution. Cela donne sous la houlette d’Alexis Forestier, soi-même – mince silhouette bondissante d’un bord à l’autre du plateau de plain pied avec le public et donc dans une proximité immédiate avec lui – et de ses quatre compagnons, Clara Bonnet, Jean-François Favreau, Itto Mehdaoui et Barnabé Perrotey, comédiens, chanteurs, machinistes, une gestion de l’espace avec une précision d’horlogers, alors qu’ils montent, démontent et remontent la machine Dada. Le module Lénine (appelons-le ainsi) n’étant pas le moins ironiquement savoureux ; Dada et Lénine fut en effet l’histoire d’une non rencontre avec l’intéressé en exil et qui habitait avec sa femme Kroupskaïa au numéro 12 de la Spiegelgasse, le cabaret Voltaire se situant au n°1… Une sorte de relation en creux si on peut dire. C’est une belle et juste idée que celle consistant à parler et à mettre en œuvre des modules propulsés sur le plateau (hommage aux satellites d’André Robillard qu’Alexis Forestier a souvent mis en valeur) les uns après les autres après minutieuse préparation avec tout un système de poulies, de machines, de panneaux, de tôles… Alexis Forestier est un maître dans l’art du bricolage. Dada est là, et la pirouette finale consistant à évoquer et à donner la parole à Henri Lefebvre, qui soutint et rédigea deux articles sur le mouvement, dit toute l’intelligence) de sa proposition (même si Dada, ce « microbe vierge », se voulait à l’instar de Tristan Tzara, idiot, farceur, fumiste et laid !).

Jean-Pierre Han

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