Feu d’artifice nietzschéen

Ervart ou les derniers jours de Frédéric Nietzsche d’Hervé Blutsch. Mise en scène de Laurent Fréchuret. Théâtre du Rond-Point à 21 heures, jusqu’au 10 février. Tél. : 01 44 95 98 21. www.theatredurondpoint.fr

Hervé Blutsch a une personnalité qui détonne quelque peu dans le milieu très particulier (restons mesuré) des auteurs de théâtre. Ce qui ne l’empêche guère de poursuivre son chemin et d’ajouter régulièrement des œuvres à son répertoire, que tout le monde s’échine à définir, et qui viennent grossir son « Théâtre incomplet » fort de trois volumes déjà, le premier paru il y a plus de vingt ans et préfacé par le très sérieux (et compétent, les deux ne vont pas toujours de soi) Robert Abirached qui fut en son temps le Directeur des théâtres au ministère de la Culture. Définir et en fin de compte fourrer Ervart ou les Derniers Jours de Frédéric Nietzsche que l’auteur à écrit en 2001 et qui a été pour l’occasion revu et corrigé, dans une case théâtrale quelconque n’est pas évident. On en sera donc réduit à aligner une série de définitions comme tragédie grand-guignolesque, vaudeville (noir), boulevard, théâtre pataphysique, comédie ou drame burlesque, loufoque, etc. Autant d’appellations certes justes, et que l’auteur utilise lui-même, mais qui traduisent en fait l’embarras voire l’impuissance à vraiment se saisir de ces étranges objets. Proposons, pour notre part, le terme de « blutschéen », c’est-à-dire en clair quelque chose d’indéfinissable et n’entrant décidément dans aucune des catégories de nos petites connaissances intellectuelles. Précisons immédiatement que pour certaines personnes cette situation est parfaitement jouissive. Quant à Ervart, Blutsch, pour une fois, n’en donne aucune définition ! À partir de tout cela on en déduira qu’il faut être un véritable fanatique et/ou un parfait inconscient pour s’attaquer à ce type de pièces. Ce que fait néanmoins de bonne grâce, et même avec grand plaisir, Laurent Fréchuret dont on rappellera qu’il dirige une compagnie répondant au nom de Théâtre de l’Incendie… Au feu donc, car feu il y a dans ce fameux Ervart. mais comme le sous-titre nous renvoie plaisamment aux Derniers jours de Frédéric Nietzsche on se dit que malgré tout il y a peut-être un petit quelque chose de très sérieux dans cette pièce ; et si Blutsch (qui adore la philosophie allemande, était effectivement très sérieux ?). Cela dit, Nietzsche, puisqu’il est question de lui, apparaît sur le plateau, entre deux séquences, pour aller jeter en catimini une de ses œuvres dans une poubelle d’où sortira très vite de la fumée… Mais reprenons : il est question d’un certain Ervart qui semble découvrir l’infidélité de sa femme Philomène, et qui, fou de douleur, va mettre la ville à feu et à sang, à moins que ce ne soit son esprit troublé qui rêve de ce carnage. Ainsi décrite, la pièce semble bien « sage », ce qui est une grossière erreur car les événements les plus farfelus viennent dérégler la belle mécanique de la jalousie, ou au contraire à la porter à son point d’incandescence. Et l’on assiste à l’intrusion réitérée d’olibrius qui, comme dans le célèbre film Helzapoppin se sont trompés de pièces au prétexte qu’ils ont aperçu une poubelle, objet de toute leur affection… Il y aura aussi (citons dans le désordre) une comédienne cherchant un rôle et se travestissant en conséquence selon les desiderata qu’elle croit déceler chez les uns et chez les autres. Elle apparaît évidemment aux mauvais moments (mais tous les moments de la pièce ne sont-ils pas mauvais, d’où les catastrophes ?). Dans tous ces rôles, Marie-Christine Orry est désopilante ; elle contraste singulièrement avec le flegme tout britannique du majordome qui s’appelle Stockolm en toute simplicité et à qui Jean-Claude Bolle-Reddat prête sa silhouette. Voilà en vrac quelques éléments parmi d’autres : il convient bien sûr de ne pas oublier l’intrusion d’un agent secret zoophile (étonnant et drolissime Stéphane Bernard), celle d’un psychanalyste « citationniste » (Maxime Dambrin), et quelques autres olibrius du même acabit. C’est un vrai feu d’artifice réglé à la perfection par Laurent Fréchuret autour de la personnalité de Vincent Dedienne, Ervart, un feu d’artifice qui malheureusement finit par s’éteindre dans la deuxième partie du spectacle : tout le monde sur le plateau et dans la salle se retrouve à bout de souffle car il est difficile de maintenir durant deux heures et demi un égal degré d’intensité. Resterait simplement à resserrer la deuxième partie pour mieux étouffer…

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce (deuxième version) est paru aux Solitaires Intempestifs, 158 pages, 15 euros.

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