Un appel !

Le cas Lucie J (Un feu dans s tête) d’Eugène Durif. Mise en scène d’Éric Lacascade

Il aura donc fallu attendre la fin de l’année 2018 pour qu’enfin un souffle d’air pur vienne rafraîchir l’atmosphère confinée de notre univers théâtral. Faut-il préciser que nos salvateurs sont au nombre de trois – un trio majeur– , évoluent pour l’occasion en dehors de toute structure, au gré du vent (mauvais ; celui des institutions), comme ils le peuvent, mais avec la même passion chevillée au corps. Ils sont donc trois, Eugène Durif, écrivain ne dédaignant pas de monter sur scène et sans doute l’un des poètes dramatiques les plus passionnants de la sphère théâtrale, Karelle Prugnaud, comédienne et performeuse incandescente, metteure en scène de talent à ses heures, ainsi qu’Éric Lacascade, metteur en scène qui, lui, connaît bien les grosses structures et les grandes productions, mais a préféré pour l’occasion se lancer sans filet dans l’aventure retrouvant ainsi une véritable liberté d’action. Ils sont donc trois à s’être mis d’accord, sans un sou en poche, mais décidés à tracer les faits et gestes que certains (les ayant-droits notamment) auraient bien aimé effacer, d’une personnalité singulière, hors normes, sur le destin de laquelle Eugène Durif se penche depuis plusieurs années déjà, Lucia Joyce, la fille de l’auteur de Finnegans wake, James Joyce. Sans producteur principal important, pris en charge par les compagnies respectives d’Éric Lacascade, d’Eugène Durif avec Karelle Prugnaud (L’envers du décor), et avec l’aide de quelques fidèles comme la Rose des Vents de Villeneuve d’Ascq où la présente mouture du travail a été présentée quatre soirs durant en décembre dernier, ou la Scène nationale de Dieppe, Le cas Lucie J. (un feu dans la tête), a été répété ci et là quand cela était possible… Une étape de travail a déjà été présentée en avril dernier au théâtre de la Reine blanche à Paris, dans l’espoir sans doute que quelque programmateur (dont c’est tout de même le métier) vienne voir ce qui se passe sur le plateau et soit sensible à la singularité sinon la qualité de la proposition… Pour qui a vu cette étape de travail puis celle présentée à Villeneuve d’Ascq, le doute n’est guère permis : le spectacle navigue sur de belles eaux, vent dans le dos, dans la bonne direction. Reste à savoir quelle sera sa prochaine halte alors que le travail d’écriture d’Eugène Durif trouve déjà sa juste mesure. L’auteur est hanté par la double figure de Lucia Joyce et de son père ; voilà plusieurs années déjà qu’il tourne autour d’elles au point qu’entre deux conférences sur le sujet, il a entrepris d’écrire à la fois une pièce de théâtre et un roman sur la question, ce que voyant France Culture vient de lui confier un cycle de 5 émissions – un véritable feuilleton – pour décrire le destin de la jeune femme (ce sera donc un troisième type d’écriture que Durif devra trouver et mettre en œuvre). Mais qui était cette Lucia Joyce née en 1907 à Trieste et disparue en 1982 à l’hôpital psychiatrique de Saint-Andrew’s à Northampton ? Le titre du spectacle a le mérite de poser clairement les termes de la question : Le cas de Lucia J. (Un feu dans la tête). À voir le déroulé de la vie de Lucia J., on peut effectivement parler de « cas » avec l’image du « feu dans sa tête », allusion au fait qu’elle passa la plus grande partie de sa vie, dès les années 30, d’un hôpital psychiatrique (à Zürich) à un autre (Saint-Andrew’s) avec une halte à Ivry où mourut Artaud en 1948… Feu dans sa tête, mais sans doute aussi feu dans son corps, ce que Karelle Prugnaud exprime sur scène avec une belle fureur toujours maîtrisée. Feu dans le corps, puisque Lucia J. commença son parcours artistique par la danse. « Avant que tout s’arrête, je danse des journées entières, pendant plusieurs années. Mes parents suivent cela de près, ils ne me quittent presque jamais. Quand je suis allée faire un stage à Salzbourg, à l’école d’Isadora Duncan, dirigée en fait par sa sœur, ils sont venus en vacances tout près »… Promise à un bel avenir, après avoir côtoyé Jacques Delcroze, Raymond Duncan (le frère d’Isadora), Madame Egorova, pédagogue des ballets russes, qui fut également le professeur de Zelda Fitzgerald qu’elle croisa, elle s’arrête brusquement à l’âge de 22 ans. Elle écrit, dessine (Calder fut un temps son professeur de dessin), fréquente Samuel Beckett qui est alors le secrétaire de son père, mais refuse de s’engager plus avant comme elle le désire… et commence à connaître ses premiers troubles psychiatriques. Elle est soignée par Jung avant d’être internée. Le moins que l’on puisse dire est que sa relation avec son père, James, est trouble et complexe, ce dernier pensant simplement que Lucia retrouverait la raison dès qu’il aurait terminé l’écriture de son Finnegans wake entamée en 1923, et achevée seulement quinze ans plus tard ! Un temps largement suffisant pour que Lucia recouvre la santé, elle qui se confond parfois avec l’héroïne du livre, Anna Livia Plurabella, au cœur de toutes les langues inextricablement mêlées. Durif fera dire à Lucia – car c’est elle qui parle dans son texte, ce qui donne à l’ensemble une tonalité singulière – « je déteste cette anna livia plurabella, elle m’a volé ma vie, volé à toi/Anna Livia Plurabella »… Où sommes-nous ? Dans quelles pages de quel livre ? Celui de la vie enserrée dans une camisole de force ; l’écriture de Durif est superbe, la forme séquencée épousant le rythme de la pensée malade en perpétuelle mouvance et agitation de Lucia : « Ça crie dans ma bouche, ça crie dans ma tête, tous leurs mots qui me déchirent l’intérieur, vous voulez que je gueule encore pour que vous les entendiez mieux ? » Sur le plateau rendu à l’état brut par Magali Murbach, Karelle Prugnaud cisèle les cris de Lucia ; elle le fait avec une rare détermination, entre grâce et violence. Sa troublante beauté fascine en ce qu’elle recèle de dangerosité, celle de la folie. Guidée par Éric Lacascade elle est prête à jouer, de toutes les tonalités et de tous les registres qu’il lui demande. Lui tout comme Durif rôde aux alentours de ce qui tient lieu de plateau. Un lieu hanté par ces trois personnages et que balaye un authentique souffle poétique. Il serait aberrant qu’une telle proposition ne trouve pas refuge dans d’autres théâtres (alors que sa production est tellement éloignée – aux antipodes – de celles au coût de centaines de milliers, voire de plus d’un million, d’euros des petits maîtres starifiés qui hantent nos scènes), mais il est vrai que c’est à cette aune que l’on peut mesurer l’état de notre société, et que les troubles de l’esprit font toujours peur.

Jean-Pierre Han

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