La guerre d’Algérie : une difficile équation théâtrale

J’ai la douceur du peuple effrayante au fond du crâne, conception, montage et écriture par Alice Carré et Margaux Eskenazi. Spectacle en tournée, à Longjumeau, Stains, Paris (ENS), puis Festival d’Avignon off. Les Oubliés. Alger-Paris. Texte et mise en scène Julie Bertin et Jade Herbulot. Théâtre du Vieux-Colombier, jusqu’au 10 mars à 20 h 30. Tél. : 01 44 58 15 15. www.comedie-francaise.fr

Elles sont quatre jeunes femmes qui n’ont pas connu la guerre d’Algérie, mais qui toutes, peu ou prou, en ont eu des échos parmi leurs proches ou leurs familles. Elles ont surtout senti pour certaines d’entre elles comme une réticence à évoquer ces faits de guerre de la part de leurs aînés. Une histoire douloureuse volontairement tue. Elles ont voulu aller y voir de plus près, tenter de saisir sinon de comprendre les raisons d’un tel silence, d’une telle mémoire volontairement effacée. Cela donne deux spectacles aux antipodes l’un de l’autre, avec Margaux Eskenazi et Alice Carré (de la compagnie Nova) d’un côté, Julie Bertin et Jade Herbulot (du Birgit Ensemble) de l’autre. Tout oppose ces deux spectacles, de leur conception à leur réalisation. Leurs titres est de ce point de vue parfaitement éclairant. J’ai la douceur du peuple effrayante au fond du crâne est la reprise d’un vers du poète et homme de théâtre Kateb Yacine pour la compagnie Nova ; plus prosaïque le Birgit Ensemble annonce Les Oubliés, Alger-Paris. Soit d’une part un spectacle, deuxième volet d’un diptyque intitulé « Écrire en pays dominé » commencé avec le très beau et puissant Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre qui évoquait des courants de la négritude et de la créolité à travers des textes poétiques et un travail musical, et d’une autre part la reconstitution condensée de moments historiques de la naissance de la Ve République avec de Gaulle jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962, avec en contrepoint (et en alternance) la fable qui se veut réaliste d’un mariage entre une française bon teint et un avocat dont le père est algérien et a autrefois milité au parti communiste dans son pays. Nous sommes de nos jours à la Mairie du 18e arrondissement de Paris où l’on fête la cérémonie pendant laquelle vont surgir certaines vérités, des secrets de famille ayant trait à la guerre d’Algérie. Il y a avec le spectacle de Margaux Eskenazi et d’Alice Carré la volonté d’œuvrer en prenant appui sur des textes de haute tenue littéraire et poétique (Édouard Glissant, Kateb Yacine, Assia Djebar…), en revanche Julie Bertin et Jade Herbulot entendent rester au ras du réel. Entre J’ai la douceur du peuple effrayante au fond du crâne et Les Oubliés. Alger-Paris, c’est également le grand écart pour ce qui concerne productions et représentations. Le spectacle proposé par la compagnie Nova a été créé à Mantes-la-Jolie, au Collectif 12 et poursuivra sa tournée à Fresnes, Stains…, avant de se poser au prochain Festival off d’Avignon. Les Oubliés est une production de la Comédie-Française et se donne au Théâtre du Vieux-Colombier. Les deux spectacles ne s’adressent donc pas, par la force des choses, aux mêmes publics… C’est à un véritable travail d’équipe auquel se sont livrés les comédiens de la compagnie Nova, totalement impliqués dans l’aventure, à l’écoute de toutes les paroles, allant sur le terrain recueillir des témoignages leur permettant de nourrir les personnages (multiples) qu’ils interprètent, évoquant parfois aussi leurs propres histoires dans une série d’une quinzaine de séquences où l’on voyage beaucoup plus loin qu’Alger et Paris ; le spectacle débute un soir de Noël à Blida fêté par des soldats du contingent, juste avant que ne soit évoqué l’attentat du casino de la Corniche à Alger en 1957 commis par le FLN. On passe d’un lieu à un autre (jusqu’à Bruxelles où Jean-Marie Serreau mettait en scène en 1958 Le Cadavre encerclé de Kateb Yacine), d’une époque à une autre, d’hier à aujourd’hui, avec une multitude de personnages, anciens combattants pour l’indépendance de l’Algérie, porteurs de valises, harkis, dans des dialogues toujours tenus, sans pathos. Cela grâce à une distribution toute de rigueur qu’il faut citer en son entier : Armelle Abibou, Elissa Alloula, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphael Naasz, Christophe Ntakabanyura et Eva Rami. Le subtil et très sensible parcours proposé par Margaux Eskenazi et Alice Carré est escarpé, mais les deux jeunes femmes et les comédiens se jouent fort heureusement de tous les pièges. On n’en dira pas autant de la réalisation du Vieux-Colombier. Si Julie Bertin et Jade Herbulot disent avoir fait un travail de recherche fouillé (le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 à Paris est vite expédié, la manifestation tragique du métro Charonne pas évoquée du tout, par exemple) pour aider les comédiens du Français à se lancer dans un travail d’improvisation pour lequel ils ont sans doute pris un grand plaisir, il n’en reste pas moins que ceux-ci restent dans une configuration toute classique de leur métier. Se saisissant à bras le corps des rôles (on pense bien sûr en premier lieu à ceux de de Gaulle ou de Debré respectivement incarnés par Bruno Raffaelli et Éric Génovèse), ils ont quelque peu tendance à surjouer. Dans les séquences à la mairie du 18e leur jeu devient convenu (c’est sans doute le synopsis qui veut ça) et on a la fâcheuse impression d’être devant un téléfilm ; les comédiens assurent – ils en ont le talent –, mais pour quel enjeu ? On sort de là frustrés, pour ne pas dire fâchés.

Jean-Pierre Han

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