Une somptueuse et vénéneuse plongée dans l'univers de Rodanski

Le Rosaire des voluptés épineuses de Stanislas Rodanski. Mise en scène de Georges Lavaudant. Théâtre des Célestins au Point du jour à Lyon. Jusqu’au 16 février à 20 h 30. Tél. : 04 72 77 40 00. Puis TGP Saint-Denis du 17 au 19 mai.

Voilà bien longtemps que Georges Lavaudant rôde autour de l’œuvre de Stanislas Rodanski. Sans doute d’ailleurs a-t-il dû à maintes reprises évoquer les écrits (et la vie) de cet auteur avec son ami Ariel Garcia-Valdès qui monta en 1982 La Victoire à l’ombre des ailes. Rodanski, de son vrai nom Bernard Glücksmann, passa la moitié de sa vie, pendant 27 ans, à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu à Lyon. On remarquera au passage – petite notation qui aurait bien plu aux surréalistes qu’il fréquenta un temps – la prédominance de ce chiffre 27 dans sa vie puisqu’il naquit en 1927, se fit interner 27 ans plus tard et resta donc enfermé pendant 27 ans… Étonnante destinée que celle de ce poète qui ne se soucia guère de se faire éditer. Seule La Victoire à l’ombre des ailes parut de son vivant superbement préfacé par Julien Gracq. Sans doute ne se serait-il guère ému de ne point connaître aujourd’hui encore beaucoup de lecteurs et quelque futile notoriété, malgré l’enthousiasme de quelques « aficionados » comme Eugène Durif, lyonnais comme lui et qui eut l’occasion de fréquenter l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu (son père y travaillait) et de rencontrer l'auteur. C’est donc le premier mérite de Georges Lavaudant que d’avoir sorti de l’ombre une pièce (dans tous les sens du terme) de son œuvre plutôt méconnue. Son choix s’est naturellement porté sur Le Rosaire des voluptés épineuse… une œuvre qui n’est paradoxalement pas forcément la plus théâtrale. Dans son avant-propos, Julien Gracq avait mis l’accent sur la théâtralité « froide et préméditée » de La Victoire à l’ombre des ailes, revenant sur un épisode de Lancelo et la chimère, affirmant qu’il s’agissait d’un « épisode de pur théâtre » et que « le vocabulaire des planches envahit toutes les pages »… Au vrai la théâtralité sied bien à Stanislas Rodanski qui lui permet de considérer et de vivre les choses de la vie avec une certaine distance ou un certain détachement sinon avec une sorte d' autodérision non dénuée d’humour. On retrouve bien évidemment cette théâtralité froide, de manière quelque peu différente dans Le Rosaire des voluptés épineuses et Georges Lavaudant en fait son miel en nous plongeant dans un univers entre rêve et réalité saisi dans une temporalité qui est peut-être celle de l’art théâtral lui-même. Avec un décor baroque volontairement surchargé (signé Jean-Pierre Vergier, un complice de toujours) et que le metteur en scène, comme souvent, éclaire à sa manière jouant avec les ombres et les faux-jours. C’est dans cet univers singulier qu’évolue le superbe trio majeur composé de Frédéric Borie, Lancelot (Rodanski aimait la légende arthurienne), comédien fascinant, celui-là même qui est à l’origine du projet, Élodie Buisson, la Dame du Lac, splendide et inquiétante incarnation de la Mort, et Frédéric Roudier, l’étrange barman répondant au nom de… Carlton. Un trio majeur comme dans un jeu de cartes, accompagné de deux gangsters, Clovis Fouin Agoutin et Thomas Trigeaud, car bien évidemment et à son habitude, Stanislas Rodanski ne dédaigne pas de se plonger dans un scénario de polar et de film de série B. passant sans coup férir de la poésie la plus pure, dans une langue flamboyante aux sombres éclats (Nerval n’est jamais loin), à la prose la plus ordinaire. Dans ce singulier tohu bohu d’où la désinvolture affleure parfois, lecteurs et ici spectateurs n’ont que la ressource de se laisser aller, de se laisser submerger jusqu’à la fascination. On songe à l’Année dernière à Marienbad à ces différences fondamentales près que d’une part l’écriture de Rodanski n’a heureusement absolument rien à voir avec celle de Robbe-Grillet, et que ce parcours énigmatique que développe Le Rosaire des voluptés épineuses recouvre aussi des réminiscences de la vie même de l’auteur (Lavaudant a ainsi rajouté quelques épisodes comme celui de l’expérience malheureuse de la déportation de Rodanski à Mannheim en 1944). Avec l’ombre de la folie toujours présente : comment faire autrement ? Et comment ici ne pas évoquer la figure d’Artaud que Rodanski lut avec beaucoup d’attention… Le Rosaire… brasse tout cela, mais le mystère, celui de la vie déchiquetée, reste entier. Lavaudant, tel qu’en lui-même, a l’élégance et l’intelligence de nous l’exposer de manière somptueuse et… vénéneuse tout à la fois.

Jean-Pierre Han

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