Un spectacle crépusculaire

Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman. Mise en scène Julie Deliquet. Comédie-Française, jusqu’au 16 juin à 20 h 30. Tél. : 01 44 58 15 15. www.xomedie-francaise.fr

Cela va-t-il devenir une habitude à la Comédie-Française ? Après avoir mis à l’affiche puis inscrit à son répertoire Les Damnés d’après le film de Visconti, voici qu’elle a confié à Julie Deliquet l’adaptation du célèbre film d’Ingmar Bergman, Fanny et Alexandre, sa dernière œuvre. À croire qu’il devient difficile de trouver des auteurs contemporains de qualité… Et que Visconti tout comme Bergman aient également été de grands hommes de théâtre ne change rien à l’affaire. Fanny et Alexandre, au théâtre donc est un spectacle crépusculaire. Tentons de mettre de côté le roman puisque tout part chez Bergman avec l’écriture d’un roman adapté pour une série télévisée avant de devenir un film ; autant dire que l’auteur semblait beaucoup tenir à cette œuvre dont on sait qu’elle était quasiment testamentaire et autobiographique. Mettons de côté tout tentative d’établir un quelconque parallèle entre ce que l’on voit sur le plateau de la salle Richelieu et ce qui l’a inspiré. Fini l’aspect testamentaire tout comme l’aspect autobiographique, ça va de soi. Fini aussi la présentation des événements à travers le regard du petit Alexandre qui a ici bien grandi. Le changement est important et donne à l’ensemble du spectacle de Julie Deliquet un aspect plus neutre, même si l’ensemble de la représentation demeure crépusculaire comme je l’ai dit. L’angle de prise de vue – si on peut se permettre cette expression – a changé. Dès lors c’est tout ce qui ressortit à la description du théâtre qui est mis en valeur, un peu trop même jusqu’à en devenir lassant, comme lors de la première partie du spectacle, interminable. Et le jeu du théâtre dans le théâtre, de la fameuse mise en abîme sent franchement le réchauffé, même si l’histoire narrée par Ingmar Bergman nous plonge dans l’univers du théâtre et qu’il est bel et bien question d’une troupe de théâtre dirigée par une ancienne comédienne, Helena Ekdhal (Dominique Blanc) qui passe la main à son fils, Oscar (Denis Podalydès) qui offre le soir du réveillon de Noël une véritable fête à toute son équipe et au public tout en annonçant sa prochaine mise en scène, celle d’Hamlet. Grand moment festif où c’est bien le théâtre qui est ainsi honoré. Sauf qu’Oscar va mourir… Changement radical de tonalité dans la deuxième partie avec sa veuve, elle aussi ancienne comédienne (Elsa Lepoivre) qui s’est remariée avec l’évêque Edvard Vergerus (admirable Thierry Hancisse) et est naturellement venue vivre chez son époux avec ses deux enfants, Fanny (qui n’a pas grand-chose à faire) et Alexandre donc. C’est à un drame condensé auquel il nous est convié d’assister, une sorte de digest plus ou moins naturaliste qui fait penser à Dickens. C’est relativement bien fait grâce au quatuor majeur (le nouveau couple accompagné de la sœur – Anne Kessler – de l’évêque et d’une domestique – Anna Cervinka) et aux « enfants » à cette nuance près que ces séquences sont si condensées qu’elles éludent étrangement toute la dimension temporelle de l’ensemble. Ne nous sont donnés que quelques rares moments clés de ce passage chez l’évêque. C’est la vie, aussi infernale soit-elle, qui est ainsi éludée. On pourra le regretter car ce sont les longs et infernaux moments de la vie des enfants – ceux où il ne se passe apparemment rien et pas seulement ceux où ils sont maltraités – qui sont insupportables. Avec un retour final au théâtre (dans le théâtre) on aura compris que c’est bien la fête théâtrale qui est ici célébrée. Hommage appuyé par une troupe, celle du Français, en tout point admirable jusque dans les seconds rôles. C’est bien la chance de Julie Deliquet. Quant à Bergman et au véritable intérêt de la représentation, c’est une autre question.

Jean-Pierre Han

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