Une tragédie élisabéthaine majeure

La duchesse d’Amalfi de John Webster. Mise en scène de Guillaume Séverac-Schmitz. Spectacle en tournée après avoir été créé au Cratère, scène nationale d’Alès.

On pouvait tout craindre, dans la conjoncture actuelle des jeunes équipes théâtrales faisant feu de tout bois et voulant absolument faire preuve d’audace à plus ou moins bon escient, de cette représentation d’une pièce d’une noirceur tragique à nulle autre pareille, La duchesse d’Amalfi de l’élisabéthain John Webster, un contemporain de Shakespeare disparu seulement deux ou trois ans après l’écriture de l’œuvre de Webster qui fut ensuite probablement jouée en 1614 au théâtre du Globe. Première bonne surprise qui balayent nos craintes : Guillaume Séverac-Schmitz a beau être un jeune metteur en scène, avec son collectif Eudaimonia fondé en 2013, il ne s’engouffre pas dans les voies pernicieuses de la mode. Tout de rigueur, il s’en tient strictement au texte, sans fioriture aucune, c’est-à-dire avec des moyens purement théâtraux. On ne pourra pas dire par ailleurs qu’il ne connaît pas la musique parfois tonitruante du théâtre élisabéthain puisqu’il a déjà monté avec succès le Richard II de Shakespeare qui continue à tourner. Les deux pièces ayant été retraduites (ou plutôt adaptées) par Clément Camar-Mercier qui a préféré s’en tenir à l’esprit plutôt qu’à la lettre de l’œuvre, ce dont on ne saurait lui faire reproche. Car du coup cela permet aux comédiens (c’est pratiquement la même équipe qui joue dans les deux spectacles) de mieux s’approprier le texte et d’habiter avec une belle intensité les différents rôles (huit ici sur la vingtaine proposée par l’auteur). Ils parviennent ainsi à dénouer les fils d’une intrigue qui apparaît relativement simple dans son déroulé, mais s’avère d’une grande subtilité dans la peinture des caractères des différents personnages ainsi que dans la relation qui les lie. On songe notamment au rôle de Bosola, « intendant des écuries du Cardinal et espion à la charge de Ferdinand », le duc de Calabre, frère jumeau de la duchesse d’Amalfi. Ce Bosola à qui Jean Alibert prête sa silhouette et son esprit avec une gourmandise toute théâtrale, et qui est au centre même de toutes les péripéties. C’est en quelque sorte, en fin de parcours, l’ange exterminateur qui tuera tous les protagonistes (sauf Julia, la maîtresse du Cardinal), même, par erreur, celui qu’il voulait sauver, Antonio (François de Brauer), le mari de la duchesse…, nous renvoyant à ce que nous sommes, « un amas de vers »… et « qu’est-ce que la chair sinon un minable soufflé dont le lait est caillé ? Oh oui, nos corps sont aussi frêles qu’un morceau de papier et plus méprisables encore car nous ne sommes pas faits de ces arbres solides : nous pourrissons très vite »… Car la mort, bien sûr, règne en maître sur l’ensemble de la pièce ; c’est d’elle dont il est question sous toutes ses formes dans l’œuvre. Noire vision de l’élisabéthain qui s’en donne à cœur-joie, après avoir puisé son inspiration dans une nouvelle de l’italien Matteo Bandello (qui vécut au XVIe siècle et devint évêque), et maintes fois reprise ici et là, en France comme en Espagne. Webster en en faisant son miel n’hésite pas à frôler parfois les rivages du baroque… C’est tout cela, cet équilibre, qu’il fallait tenir, et la mise en scène de Guillaume Séverac-Schmitz, dans la boîte à jeu d’Emmanuel Clolus manipulée par les comédiens, y parvient en grande partie, après une mise en route difficile. La galerie des portraits des personnages dans leurs rapports sulfureux est pour le moins détonant (et étonnant), à commencer par celui de la Duchesse qui donne son titre à la pièce, jeune veuve qui décide contre la volonté de ses frères d’épouser son surintendant (belle et rigoureuse prestation d’Éléonore Joncquez), de son jumeau, Ferdinand (Thibault Perrenoud), son double maléfique dans son rapport quasi incestueux à sa sœur, de mèche (du moins sur ce point) avec son frère le Cardinal (Nicolas Pirson), représentant de l’Église, des bonnes mœurs et surtout de ses propres intérêts, entouré de ses hommes de main dont Bosola est le parangon… L’équipe, car c’est un travail d’équipe, parvient à tenir la route et à éclairer la pièce de Webster trop peu souvent jouée ici, en France.

Jean-Pierre Han

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