De la réalité à la fiction théâtrale

Saint-Félix, enquête sur un hameau français. Texte et mise en scène d’Élise Chateauret. Théâtre de la Tempête, jusqu’au 14 avril à 20 h. Tél. : 01 43 28 36 36. www.la-tempete.fr

C’est la manière de travailler d’Élise Chatauret qu’elle clame haut et fort : choisir un sujet et mener enquête. Documents de tous types recueillis, commence alors une seconde phase d’élaboration devant aboutir au spectacle. Rien là que de très classique et l’on aura immédiatement à l’esprit la dénomination de théâtre documentaire pour ce type d’activité, ce à quoi Élise Chatauret réplique qu’elle réalise du théâtre… documenté ! Petite nuance à laquelle elle semble tenir et que l’on lui accorde bien volontiers, d’autant que cela ne change rien à l’affaire, celle de son dernier spectacle à partir d’une « enquête sur un hameau français » (c’est le sous-titre du spectacle), intitulé Saint-Félix. Un hameau donc, comme il en existe tant d’autres en France, même si d’après certains indices il serait loisible de le situer dans telle ou telle région plutôt que dans une autre. Un hameau assez grand pour avoir un maire, mais n’ayant pas plus d’une vingtaine d’habitants durant toute l’année, un chiffre qui augmente d’une quinzaine de personnes si on se met à compter les propriétaires de maisons secondaires… Peu importe, les très rares commerces ont disparus depuis longtemps. Voilà donc, avec les dix-huit entretiens réalisés avec les autochtones, ce qui va constituer la matière à partir de laquelle l’équipe théâtrale a œuvré. On apprend donc que le spectacle ne retranscrit pas tels quels les propos tenus lors des enregistrements, qu’il y a eu non seulement travail de réécriture – c’est la moindre des choses –, mais aussi montage, invention de paroles, introduction et développement d’éléments fictionnels, improvisations des comédiens, etc. : on respire ! Un authentique et très subtil travail théâtral a été effectué, ce qui est patent au vu de ce qui se passe sur le plateau avec les quatre comédiens (Justine Bachelet, Solenn Keravis, Emmanuel Matte et Charles Zévaco, tous épatants) qui endossent tous les rôles – et ils sont nombreux –, de séquence en séquence, apportant eux-mêmes les éléments de la scénographie, des maquettes des maisons et autres bâtiments du hameau, le reconstruisant sous nos yeux avant de le démembrer… Se dessine au fil de la représentation l’histoire d’un lieu qui semble être du bout du monde ; un coin de la campagne française pratiquement jamais évoqué. C’est fait avec beaucoup d’apparente simplicité et de délicatesse, mais l’intérêt de la représentation ne réside pas tant dans cette enquête-reconstitution, aussi intéressante soit-elle, que dans une sorte de mise en abîme théâtrale. La question du rapport au réel autour de laquelle le théâtre tourne avec insistance depuis plus d’une vingtaine d’années maintenant – en étant le plus souvent complètement à côté de la plaque. On se souvient ainsi de l’incroyable succès de La Misère du monde de Pierre Bourdieu, un ouvrage qui fut entièrement pillé par les gens de théâtre, au grand dam de l’auteur et de ses collaborateurs. Cela aurait pu être l’occasion d’une véritable réflexion sur la question du réel et du documentaire, ce ne fut pas le cas. Élise Chatauret relance à sa manière le débat en proposant ses propres réponses sur le plateau : c’est là son principal mérite.

Jean-Pierre Han

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