Une belle partition

Onéguine d’après Eugène Onéguine de Pouchkine. Mise en scène de Jean Bellorini. Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Jusqu’au 20 avril à 20 h 30. Tél. : 01 43 13 70 00. www.theatregerardphilipe.com

Pour un peu les officiants de cette proposition théâtrale nous accueilleraient un à un pour nous installer sur un des gradins placés de part et d’autre de l’aire de travail toute en longueur et composée de deux tables sur lesquelles sont posés des chandeliers et d’un piano ; c’est que l’on nous invite à la narration très intime (intimiste) du chef-d’œuvre de Pouchkine, Eugène (prénom enlevé pour l’occasion) Onéguine, traduit par André Markowicz. Pas de cérémonial d’entame de spectacle comme d’habitude ; celui-ci est destiné à être présenté dans tous les lieux possibles et imaginables. Pas de pause avant le jeu. Tout s’enchaîne et l’un des comédiens nous parle du nombre de vers, des 5 523 tétramètres iambiques, des 48 strophes réparties en 8 chapitres que comporte l’œuvre de Pouchkine avant d’enchaîner quasiment sans changement de ton sur le récit lui-même. Conversation susurrée dans un petit micro qu’il passera à ses camarades lorsque ceux-ci devront intervenir à leur tour. Un passage de relais symbolique puisqu’ils sont trois à porter alternativement la voix du personnage du dandy petersbourgeois, Eugène Onéguine. Le dispositif est particulier ; spectateurs et comédiens portent un casque, et c’est à travers ce casque que nous parvient la voix des interprètes discrètement soutenue par la réalisation sonore de Sébastien Trouvé et quelques mesures d’une composition musicale inspirée de l’Eugène Onéguine de Tchaïkovski. C’est une petite merveille d’une apparente simplicité à laquelle il nous est donné d’assister ; nous sommes embarqués dans l’histoire de ce jeune dandy rongé par l’ennui et qui repoussera l’amour passionné d’une jeune femme, Tatiana, avec des mots qui se veulent d’une sincérité et d’une grande lucidité, mais qui sont en fait d’une impitoyable violence. Bien des années plus tard alors qu’entre-temps il aura tué son meilleur ami, le jeune poète Linski, dans un duel inéluctable provoqué par son attitude lors d’un bal où il se conduit de telle manière à susciter la jalousie de ce dernier, il retrouvera Tatiana, mariée à un prince, et qui lui signifiera qu’elle l’aime toujours mais restera fidèle à son époux… Telle est, à gros traits, la trame du récit, du conte qui, aussi passionnant soit-il, passe au second plan dans la mesure où ce qui est mis en exergue c’est la langue de Pouchkine, ses vers et leur rythmique. De ce point de vue le travail de Jean Bellorini et de ses comédiens est admirable ; toutes les nuances retracées par André Markowicz qui a travaillé sur sa traduction durant de longues années, y sont, et qui plus est, « interprétées » par un quintette composé de Clément Durand, Gérard Ferchaud, Antoine Raffalli, Matthieu Tune et Mélodie-Amy Wallet qui prête sa voix à Tatiana mais aussi à sa sœur cadette, Olga. Avec juste ce qu’il faut de distance qui répond à la légère ironie perceptible dans le texte.

Jean-Pierre Han

admin