Un acteur qui cherche

Tout Dostoievski de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité. Théâtre de la Cité Internationale, jusqu’au 19 avril à 20 heures. Tél. : 0143 13 50 50. theatredelacite.com

Il faut tout de même un sacré culot lié à une petite dose d’inconscience pour faire ce que fait Emmanuel Vérité alias Charles Courtois-Pasteur, autrement dit encore Charlie pour les intimes, mais avec lui nous sommes tous ses intimes, de gré ou de force. Bref, arriver comme ça sur le plateau, allure tellement décontractée qu’elle finirait presque par virer à la lassitude, le tout dans un accoutrement des plus improbables, casquette de couleur vissée sur le crâne, veste jetée sur une chemise hawaïenne (il en a toute une collection), sac à dos qui contient quoi donc au juste, ses affaires de plage avec quelques bouquins, des chefs-d’œuvre de la littérature, Proust, Dostoievski ? Visage mal rasé (c’est la mode), avec moustache fournie, il est chouette Charlie, mi-clown, mi-clodo, et il finirait presque par nous donner le bourdon avec sa gentillesse – il nous offre d’ailleurs à boire, de la vodka, ça va de soi –, avec sa quasi obséquiosité, car nous faire plaisir, il y tient. Absolument. Et donc voilà, des gens de théâtre – car il opère désormais dans des salles de théâtre, ce qui est le signe d’une réelle ascension sociale ; comme il est loin le temps déjà lointain où il fit sa glorieuse apparition dans une salle de peep-show de Pigalle ! – des gens de théâtre donc lui ont demandé, c’est lui qui le dit, de faire du théâtre à partir d’un géant de la littérature, Dostoievski, le grand Dostoiveski. Et Charlie qui ajoute à toutes ses grande qualités celle d’être extrêmement cultivé – il connaît donc bien l’auteur russe, et aurait-il des lacunes que son ami de l’ombre, Benoît Lambert, serait là pour le secourir – de donner son accord pour se lancer dans l’aventure. Va donc pour Dostoievski, et pour faire court et tranchant, pour Crime et châtiment, un des chefs-d’œuvre de l’écrivain que tout le monde connaît peu ou prou. D’ailleurs un peu plus dans le sud, une équipe théâtrale nous en donneront une belle et très sérieuse adaptation au Printemps des comédiens. Il s’agit de Nicolas Oton et de son équipe qui ont créé le spectacle à Perpignan il y a quelques mois… Charlie, lui, n’a pas besoin de troupe, il tient à lui seul tous les rôles et se lance dans le récit du livre. Désopilant et d’une grande profondeur, tiens donc, récit bien mené avec clin d’œil à l’inspecteur Colombo jadis interprété par Peter Falk : un hommage… Bon, tout du roman y passe, et pour finir en beauté, on ira encore plus vite avec l’évocation des Frères Karamazov ! Un sacré culot quand même et un brin d’inconscience car mine de rien Emmanuel Vérité (on revient à lui) joue en parfait équilibriste sur la corde raide. Il n’a pas intérêt à manquer de rythme, à faire le moindre faux pas sauf à ce que tout s’écroule, autrement dit à ce que rien ne marche. C’est d’ailleurs bien ce danger qui est jouissif. Emmanuel Vérité et Benoît Lambert, ces vieux complices, le savent mieux que quiconque, mais maintenant ils ont un sacré métier, et bientôt défroque de Charlie (momentanément) jetée au orties ils reprendront, pour notre plus grand plaisir aussi leurs autres très sérieuses occupations théâtrales.

Jean-Pierre Han

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