Une belle réussite

Le Pas de Bême, mise en scène et écriture d’Adrien Béal. Théâtre de la Tempête. Jusqu’au 26 mai à 20 h 30. Tél. : 01 43 28 36 36. www.la-tempête.fr

Qui dira que le théâtre, soir après soir, est l’éternel reproduction du même ? Après cinq années de travail, de tournées dans différents lieux et selon différentes configurations, Le Pas de Bême d’Adrien Béal et de ses camarades fait une halte de trois semaines au théâtre de la Tempête, et peut ainsi donner toute sa mesure après moult développements : de la toute première proposition au minuscule théâtre de la Loge au vaste espace de la Tempête, la transformation ou plutôt l’affirmation de ce véritable essai théâtral est bien sûr patente. Car le résultat est là, ce qui se donne aujourd’hui dans la petite salle de la Tempête, a l’aspect d’une mécanique bien réglée qui montre cependant la fragilité de l’acte théâtral et qui en fait toute sa valeur. Trois comédiens ont la charge d’habiter et de faire vivre l’espace vide du théâtre enserré dans le dispositif quadri frontal proposé ; assis parmi le public, ils se lèvent de leurs sièges, avant d’y retourner selon les séquences dans une constante circulation entre ce qui tient lieu de scène et la salle. Il y a là une constante circulation entre ce que l’on pourrait appeler le dehors, celui du spectateur, et le dedans, celui du jeu théâtral. C’est assez troublant et réalisé avec une extrême habileté. De même que s’ajoute à ce dispositif le fait que tous sont chargés de passer très rapidement et sans transition marquée d’un personnage à une autre. Pas le temps de souffler et de s’installer : les comédiens nous entraînent dans cette gymnastique qui laisse le spectateur dans un état d’équilibre précaire. Inutile de dire qu’il faut une habileté et une intelligence de jeu, en même temps qu’une véritable complicité les trois comédiens, Olivier Constant, Charlotte Corman et Etienne Parc. De leur entente dépend la réussite de l’opération, ce dont ils s’acquittent à la fois avec modestie et brio, bien dirigés qu’il sont par leur metteur en scène, Adrien Béal, dans un travail où ils ont aussi mis la main à la pâte de l’écriture et du jeu. Alors peut se développer cette histoire d’un adolescent dénommé Bême qui, par sa très simple attitude, finit par remettre en question le fragile édifice de tout le système social, une thématique qui eut comme point de départ le roman de Michel Vinaver, L’Objecteur, mais qui s’en détache rapidement pour voler de ses propres ailes. L’enfant sage et sans problème, Bême, bon fils, bon camarade, bon élève, rend toujours une copie blanche lors des devoirs sur table… De séquence en séquence quelque chose comme un minuscule grain de sable vient gripper la belle machine sociale, un peu comme la laideur d’Yvonne, princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz venait faire exploser la cour du royaume évoqué. Tout le monde, parents, camarades, professeurs… se heurte à cette tranquille, mais très butée, attitude du protagoniste principal. En tout cas l’équipe menée par Adrien Béal semble avoir eu la même très subtile « tranquillité » dans leur manière de mener à bien leur projet, le transformant ainsi en authentique réussite.

Jean-Pierre Han

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