Un "Galilée" de belle facture

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Mise en scène de Claudia Stavisky. La Scala (Paris), à 20 h 30, jusqu’au 9 octobre. Puis tournée. Tél. : 01 40 03 44 30.

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La première vertu de cette Vie de Galilée initiée et présentée par Claudia Stavisky est de mettre en pleine lumière la qualité et l’actualité du poème dramatique de Brecht traduit par Éloi Recoing. Ce qui, après tout, pour ce qui concerne la mise en valeur d’un texte, devrait être la moindre des choses pour tout spectacle théâtral ; ce n’est malheureusement pas toujours le cas comme en témoigne le travail effectué par Éric Ruf à la Comédie-Française et donné il y a à peine trois mois sur la même œuvre et dans la même traduction… Cela n’en souligne que mieux le mérite de Claudia Stavisky et de son équipe qui ont su tracer avec une belle et subtile autorité la ligne dramatique de la pièce de Brecht, en la débarrassant de toute fioriture et commentaire superflus, en rythmant les quinze séquences avec souplesse, au fil du passage du temps puisque la pièce se déroule de 1609 (un an avant que Galilée ne fasse hommage à la République de Venise et à son Doge de sa « nouvelle » invention, une lunette astronomique), jusqu’aux derniers jours du savant en 1642. Plus de trente ans de la vie du savant sont ainsi évoqués avec comme point d’orgue l’abjuration de ses théories sous la menace de l’Inquisition, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre secrètement ses recherches et de pouvoir transmettre ses fameux Discorsi.

Écrite en 1938, alors que l’auteur était en exil, la pièce ne fut créée qu’en 1943, puis reprise à Hollywood en 1947. Entre-temps, en 1945, la bombe atomique larguée sur Hiroshima a tout bouleversé. Brecht reprend sa pièce et l’infléchit : la recherche scientifique ne saurait définitivement ignorer ses relations avec le politique. Le conflit de Galilée avec les instances religieuses et politiques de son temps prennent soudainement une tout autre ampleur. Tout est dit, et de la plus belle des manières, la langue de Brecht, excellemment restituée par Éloi Recoing, est superbe et d’une grande subtilité ; les comédiens emmenés par Philippe Torreton la portent à son plus haut degré d’incandescence. Il y a près de trente ans, Antoine Vitez avait mis en scène la pièce de Brecht (déjà dans la traduction d’Éloi Recoing) à la Comédie-Française dont il était alors l’administrateur avec tous les moyens nécessaires (ne serait-ce qu’au niveau pléthorique de la distribution). Claudia Stavisky, qui fut l’élève de Vitez au CNSAD, n’a pas oublié cette représentation. Avec des moyens plus modestes (ils ne sont, par exemple, « que » onze comédiens à faire vivre ce Galilée), et sans vouloir en rien l’imiter, y fait tout de même référence, ne serait-ce que dans le souvenir qu’elle a gardé de la représentation. Voilà qui était de bon augure. Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens, dirigés avec beaucoup de justesse et de finesse par la metteure en scène, jouent leur partition avec une belle conviction. Emmenés par Philippe Torreton qui campe un Galilée qui même au plus fort de son travail n’oublie jamais les plaisirs de la vie. C’est un homme de chair, rusé et n’hésitant pas à s’octroyer les mérites de la découverte d’un autre (celle de la lunette astronomique) pour pouvoir poursuivre ses recherches. Car chercher et penser sont, chez lui, de l’ordre de la jouissance. C’est cette figure, humaine, trop humaine, que Philippe Torreton incarne avec une belle conviction. Il parvient à restituer les contradictions de l’homme, ce « jouisseur de la pensée » comme le souligne Claudia Stavisky. Et ce n’est pas le moindre mérite de Brecht que de nous avoir présenté avec une telle clarté toutes les données du problème, en un moment crucial de la vie et du travail de Galilée dont la logique des recherches ne pouvait qu’aboutir à la mise en cause de l’existence de Dieu… Philippe Torreton parvient à rendre palpable tous les aspects de la personnalité du savant, entre sa farouche détermination à poursuivre ses recherches scientifiques et l’amour de la vie avec ses côtés nobles et moins nobles (comme la peur viscérale de la souffrance, celle que pourrait lui infliger la torture que lui promet l’Inquisition au cas où il persisterait dans l’affirmation des conséquences de ses découvertes). Toute l’équipe, de Frédéric Borie à Michel Hermon que l’on est heureux de retrouver sur un plateau de théâtre, en passant par Alexandre Carrière ou Nanou Garcia, l’épaule au mieux et est au diapason pour rendre justice à l’œuvre de Brecht.

Jean-Pierre Han

Photographie : © Simon Gosselin

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