Le texte, rien que le texte…

Le Misanthrope de Molière. Mise en scène d’Alain Françon. Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, à 20 h. Jusqu’au 12 octobre. Tél. : 01 42 74 22 77.

Si c’est la première fois qu’Alain Françon met en scène une pièce de Molière – pas n’importe laquelle –, en revanche il y a fort à parier qu’il n’a pas manqué de travailler la langue de cet auteur avec les nombreux élèves qu’il a eu durant sa carrière de pédagogue. Impossible de ne pas être dans cette pensée, tant ce que l’on voit et entend sur le plateau nous y incite. Car la principale qualité de cette représentation du Misanthrope réside bien dans la formidable mise à plat du texte. Comme si Françon s’était évertué à ouvrir le corps même de la pièce, à nous l'offir en la présentant ainsi ouverte. Le texte, rien que le texte ; on connaissait l’art du metteur en scène toujours attentif, à la virgule près, à l’écriture des auteurs qu’il met en scène avec un soin extrême. Avec Le Misanthrope il se surpasse en raison sans doute de la particularité de la pièce dans l’œuvre même de Molière. Particularité tant elle opère dans un registre qui n’est plus tout à fait le même que celui de ses autres pièces. Ce qui la rend d’office d’une extrême complexité ce qu’Alain Françon nous fait parfaitement sentir tout en refusant d’en proposer une énième solution ou « interprétation » (ou commentaire, et dieu sait si dans ce domaine il y en eut !). Il refuse ainsi de choisir entre un Alceste d’un vertueuse rigidité ou d’une ridicule agitation : il est, ici, les deux à la fois, oscillant entre l’un et l’autre, ne sachant plus trop quoi faire de sa personne, de son corps. Dans l’espace dégagé du salon de Célimène proposé comme toujours avec Françon par Jacques Gabel, vaste antichambre conçue comme un lieu de passage d’une humanité en quête du moindre signe du Roi-Soleil, Alceste ne trouve pas sa place sinon dans un recoin sombre où il a tout loisir de méditer sur sa condition, seul contre tous, à ne pas vouloir suivre la règle du jeu, et pris dans les contradictions de ses sentiments vis-à-vis de Célimène, ce que traduit son hésitation à prendre les jambes à son cou ou à rester à l’attendre et à lui parler. Tout est ramassé en une seule journée (unité de temps !) et cela donne de l’intensité au propos, et souligne son caractère d’urgence. Les paroles filent vite et c’est merveille de voir comment les comédiens nous font sentir cette urgence. Directeur d’acteurs hors pair, Alain Françon a constitué une distribution pour ainsi dire parfaite : entendre les comédiens dire les vers de Molière en leur imprimant une rythmique au cours de laquelle l’accent est soudainement mis sur tel ou tel terme confère à l’ensemble une respiration et une coloration admirables. À ce jeu, et jusque dans sa gestuelle, Gilles Privat est prodigieux, et ses dialogues, ou faux dialogues, avec Pierre-François Garel dans le rôle de Philinte sont un véritable régal. Mais c’est toute la distribution qu’il faut louer avec Marie Vialle en Célimène qui demeure pour ainsi dire insaisissable, avec une Arsinoé telle qu’on ne l’avait jamais envisagée, Dominique Valadié, et leurs camarades de plateau, tous au diapason.

Une vraie lecture du Misanthrope, en toute apparente simplicité.

Jean-Pierre Han

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