Le plus beau des animaux

L’Animal imaginaire de Valère Novarina. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu’au 13 octobre à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

L'ANIMAL IMAGINAIRE (Valere NOVARINA) 2019 Le dess(a)in de l’œuvre de Novarina est celui d’une spirale qui ne cesse de vriller pour atteindre on ne sait quelle couche, quel état de conscience de notre humaine condition. D’œuvre en œuvre Novarina revient, dans un mouvement perpétuel, sur ce geste. Son métier, comme on parle d’un métier à tisser, c’est la scène, le vaste espace de la scène, il y œuvre comme il peint sur ses toiles ou ses panneaux qu’il inclut d’ailleurs dans sa recherche. Une armée de servants (les « ouvriers du drame » ?) l’aide dans sa tâche. Ce sont souvent les mêmes, fidèles, qui n’ont pas besoin de grandes indications : ils savent quelle est leur tâche et l’exécutent avec précision et célérité. Ils reprennent d’ailleurs leurs gestes anciens, forent là, juste un peu loin que la dernière fois ; sait-on jamais, l’énigme se révélera peut-être ainsi. Un nouvel état des travaux, des recherches, se fait jour. Le dernier état justement, L’Animal imaginaire, donné au théâtre de la Colline, est sans conteste l’un des plus abouti, l’un des plus réussi, après ses dernières tentatives, de La Scène à l’Homme hors de lui. On touche à chaque fois, dans d’infinies variations, à la matérialité de la langue. C’est à la fois jouissif et douloureux, jouissif dans la douleur. Est-ce cela le « Drame de la vie » comme le stipule le titre d’un de ses textes ? Si l’on veut se faire une idée de son parcours d’archéologue de la langue, il suffit d’ailleurs de décliner tous les titres de ses ouvrages : Novarina a ainsi le bon goût de nous offrir en toute clarté les étapes de ses travaux. Tout comme il a toujours le bon goût de nommer la fonction de ses compagnons de recherche qui prêtent leurs corps avec fureur : « le romancier, le déséquilibriste, le mangeur spermier, le mangeur sagace, le rongeur ablatif », etc., et même (surtout) « la mort »… car celle-ci ne cesse de rôder – elle lui a déjà enlevé quelques « ouvriers » parmi les plus fidèles à son esprit, Daniel Znyck, Michel Baudinat, Christine Fersen… Ces figures hantent désormais la scène où s’agitent toujours certains de ceux qui les ont accompagnés, et où apparaissent régulièrement, à dose homéopathique à chaque fois, des nouveaux venus : comme ici, deux haïtiens, Édouard Baptiste et Valès Bedfod qu’il avait cependant déjà dirigé dans l’Acte inconnu monté en 2015. Étonnante et cependant très joyeuse danse de mort exécutée avec virtuosité par Julie Kpéré, Manuel Le Lièvre, Dominique Parent, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci, et qu’accompagnent les musiciens Christian Paccoud et Mathias Lévy. Une drôle de famille que l’on retrouve de station en station, au fil du temps qui passe et qui les marque.

Il y a, dans cet acte encore et toujours réitéré, une dynamique voire une violence qui est celle du geste de l’auteur-metteur en scène qui n’hésite pas à reprendre ce qu’il avait déjà conçu auparavant, à le recycler ; cela lui donne sans doute un nouvel élan. Ce geste c’est celui du peintre qu’il est et demeure dans son travail de plateau. Un plateau où panneaux fixes et mobiles sont agencés de telle manière qu’ils lui offrent un espace assez vaste pour qu’il puisse œuvrer à son aise. On atteint cette fois-ci à une réelle perfection.

Jean-Pierre Han

Valère Novarina, L’Animal imaginaire, éd. P.O.L., 240 pages, 16 euros.
Photographie : © PASCAL VICTOR/ARTCOMPRESS

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