Jeu de rôle

L’Île des esclaves de Marivaux. Mise en scène de Jacques Vincey. Création au CDN de Tours-Théâtre Olympia le 25 septembre avant tournée (Amboise, Vire, Colombes, etc.). tél. : 02 47 64 50 50.

Texte bref, mais d’une rare intensité de pensée, L’Île des esclaves était l’un des pièces préférées de son auteur. On le comprend aisément à la vue du spectacle que Jacques Vincey en a tiré avec ses jeunes comédiens de l’Ensemble artistique du T°. Il est en effet d’une belle fidélité à l’œuvre et en rend compte dans toutes ses subtils développements. La pièce lui parle d’autant mieux – et il l’appréhende avec beaucoup de tact et de finesse – qu’il a même pu se permettre d’y ajouter un prologue de son cru, expliquant les raisons de son acte de création, et aussi un épilogue où chacun des comédiens vient raconter – toujours en acte – sa position par rapport à ce qu’il vient de jouer. Rien là cependant, comme on aurait pu le craindre, de pesant ou de superfétatoire. C’est en somme une invite au dialogue avec les spectateurs qui viennent d’assister à la représentation. Ce qui est bien vu si l’on soupçonne qu’une grande partie du public, au fil de la tournée prévue, sera composée de jeunes gens (scolaires et autres), que ce soit dans sa version foraine, hors les murs du théâtre, ou en salle.

Pièce brève donc au titre parlant où l’on retrouve l’une des thématiques chère à Marivaux, celle où il plonge ses protagonistes dans un espace particulier, une île, sorte de no man’s land où les règles du jeu de la société ne sont plus celles en cours. Tout change donc, à commencer par les rapports humains entre les uns et autres. La découverte de l’autre justement ouvre des horizons infinis. Ici, dans L’île des esclaves en l’occurrence, où ont échoués quatre naufragés, deux couples – et il s’agit bien de couples, maîtres et esclaves – qui vont découvrir, et être contraints de se plier à d’autres règles qui régissent le fonctionnement de l’île. On rappellera au passage que c’était là une thématique dans l’air du temps au moment de l’écriture du texte, en 1725. Pour mémoire, Les Lettres persanes de Montesquieu datent de 1721.

La règle donc impose que les maîtres et les esclaves échangent leurs statuts. Voici donc Arlequin, esclave d’Iphicrate (et on remarquera que l’on parle bien d’esclave et non pas de valet ou de servante) à qui il est proposé, et même exigé, de devenir le maître qu’il servait jusqu’à présent. Mais Marivaux va plus loin encore dans cette question d’échange, puisqu’en fait il s’agit de devenir l’autre, pas seulement dans sa fonction, mais dans son être et sa personnalité. Étrange et fort intéressant bouleversement qui n’ira pas jusqu’au bout de sa logique, qui aurait eu des chances de mener à la folie, mais Marivaux n’aborde pas cette thématique qui sera mise au goût du jour deux siècles plus tard seulement. Il interrompt l’« expérience » forcée, la retourne en abordant le rivage du pardon et de la bonté, et tout finira donc dans le meilleur des mondes possibles, ordre retrouvé. On aura eu chaud ! Entre-temps, Marivaux aura tout de même effleuré bon nombre de thèmes qui, s’ils avaient été traités jusqu’au bout – mais tel n’était pas l’enjeu de la représentation –, auraient été vertigineux.

À jouer ce jeu, non pas de l’amour et du hasard – pour l’amour déclaré d’Arlequin à Euphrosine il est vu sous l’angle du rapport de classe, quant au hasard, il n’y en a guère dans ce quadrille – à ce jeu donc, les comédiens qui évoluent dans une mer de ouate qui tombe des cintres en début de spectacle et les submerge (belle scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy) récitent avec à-propos et conviction leur partition. C’est là quasiment leur première expérience professionnelle et elle est prometteuse, car leurs qualités sont bien mises en valeur par Jacques Vincey. Ils ont nom Blanche Adilon, Thomas Christin, Mikaël Grédé, Charlotte Ngandeu et Diane Pasquet et saisissent avec alacrité la chance qui leur est offerte de se perfectionner et d'entrer dans la profession.

Jean-Pierre Han

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