Histoires de « quinquas »

Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu’au 29 décembre à 19 h 30.

Après avoir fait connaissance et décidé de faire un bout de chemin ensemble, Wajdi Mouawad et Arthur H se sont revus à maintes reprises, en France et même dans la forêt amazonienne du Pérou (à Iquitos). Ce n’est qu’après ce parcours et les nombreuses discussions qu’ils ont pu avoir ensemble que le projet de cette Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge a pu être mis en chantier. De toute évidence les deux hommes, chacun dans sa partie, avaient des choses à partager. Tout deux, jeunes quinquagénaires, se posent un certain nombre de questions concernant leur vie (d’artiste). Comme par hasard le personnage principal de la pièce écrite par Wajdi Mouawad est un chanteur « populaire » apprécié du public et du milieu dans lequel il vit. Lui aussi a la cinquantaine et se pose les questions existentielles que l’on se pose à cet âge. C’en est terminé de son enthousiasme, il se fait « chier » sur scène au sens propre du terme, et passe son temps en coulisses entre le canapé et les toilettes… Ce que nous montre le spectacle en ouverture, dans l’envers du décor d’un concert qu’il vient de donner. La fin du concert, c’est aussi peut-être la fin de la trajectoire de ce fameux Alice, un prénom qui lui a été donné en hommage à la comédienne Alice Sapritch ! Bien sûr, ça va de soi, et pour renforcer encore le trait, c’est Arthur H qui interprète le rôle de ce chanteur en plein désarroi, qui ne pense qu’à la trahison de ses idéaux de jeunesse. La déprime en un mot avec à l’horizon (proche) la disparition et la mort. Ce ne sont sûrement pas les personnes qui l’entourent qui sont en capacité de lui remonter le moral, entre un journaliste de rock connu (excellent Gilles David), au bord de la retraite (il la prendra en cours de spectacle !) qui aurait plutôt le don d’enfoncer le clou de la déprime, et un vieux camarade, à qui Patrick Le Mauff prête sa silhouette, qui essaye de faire revivre leur glorieux passé punk de manière pathétique, Alice se laisse vite entraîner dans une combine qui frôle la bouffonnerie : il se fait passer pour mort, et on lui organise donc des funérailles en bonne et due forme…

Ce n’est là que le début de cette tragi-comédie troussée par Wajdi Mouawad. Tragi-comédie parce que la supercherie va vite être éventée et que l’on va assister à des scènes d’un comique de bon aloi, alors que le tragique, comme toujours chez l’auteur, rôde autour du personnage principal saisi dans une nasse dont il a toutes les peines du monde à se débarrasser. En a-t-il d’ailleurs seulement l’envie ? On est là dans le registre de prédilection de Wajdi Mouawad très tortueux dans son déroulement, mais qui nous tient en haleine. On le suit dans ses développements qui en remontreraient aux scénarios les plus élaborés des séries télévisées. Wajdi Mouawad parvient tout de même à se raccorder à ses thèmes de prédilection, tout particulièrement avec le personnage de Majda, l’amie d’Alice, une photographe, « es junkie, ex pute », incarnée avec grâce par Sara Llorca, une palestinienne qui évoquera le massacre de Chatila… D’autres personnages – Wajdi Mouawad a comme toujours l’art de les croquer avec humanité et talent – apportent heureusement un peu de légèreté à l’ensemble, c’est le cas du personnage de l’attachée de presse qui répond au nom de Diesel et qu’incarne avec une belle conviction Isabelle Lafon, et la fan du chanteur, venue tout droit du Québec (dans la fiction et dans la réalité pour les comédiennes chargées de l’interpréter en alternance: Marie-Josée Bastien et Linda Laplante), qui donne soudain et avec bonheur, un formidable souffle de vie auquel tout le monde, personnages de la fiction et spectateurs, aspire.

Tout l’univers de Wajdi Mouawad est bien là, grandes envolées lyriques en moins, problèmes de quinquagénaires fatigués en plus – Arthur H est plus que convaincant et se révèle excellent comédien –. On se consolera en relisant le titre du spectacle où il est question de « la force de l’âge »… avant le futur déclin !

Jean-Pierre Han

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