Une vie

Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale de Peter Handke. Mise en scène d’Alain Françon. Théâtre de la Colline, jusqu’au 29 mars à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52. billetterie.colline.fr

Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale, voilà qui fait du monde, quasiment une foule avec, conséquence immédiate, pense-t-on, beaucoup de dialogues. Et pourtant… Si, à bien y réfléchir, il n’y avait qu’une seule personne, Peter Handke en l’occurrence, lancé dans un long monologue ? Mais oui ! Précisons, il y a bien un Moi, mais déjà ce Moi, est-il précisé, se dédouble en Moi l’épique (ou Moi le narrateur) et Moi le dramatique. Les autres ? Ce sont les Innocents, parmi lesquels on trouve le double du Moi. Et donc, quid des onze innocents, parmi lesquels se distinguent le chef de tribu, la femme du chef et l’inconnue de la départementale ? Ne seraient-ils que la projection de l’imagination du fameux et quand même unique Moi ? Personnages sortis tout droit d’un rêve de ce dernier, et qui font irrésistiblement penser à des personnages de l’Invention de Morel de l’argentin Bioy Casarès, c’est-à-dire sans réelle consistance, ni même existence…

C’est la somme d’une vie (et d’une œuvre) qui nous est ainsi livrée à travers mille et un détours, mille et un masques, entre aveu et dissimulation, camouflage et révélation – l’auteur de ne se prive pas de raconter, de se raconter, de parler de ses replis sur soi et de ses tentatives d’élans vers les autres, sur ce tronçon de route départementale (secondaire donc ?) immuable, le tout dans une dynamique qui nous ramène toujours au même, au fil des quatre saisons nommément spécifiées. Écoutez ce que dit le chef de tribu au Moi : « Quel saboteur de dialogue, toi. Tu désavoues le dialogue, tu fais le démontage tragique du dialogue. Ennemi du dialogue, toi ! Monologue-né ! Si au moins tu t’adressais à quelqu’un d’autre. Non, tu monologues exclusivement pour toi-même »… On remarquera au passage tout l’humour et l’ironie du propos dont la pièce est loin d’être exempte. Le paradoxe entre la dynamique et l’immobilisme permet à Peter Handke de sortir du danger du solipsisme et de faire œuvre théâtrale, une œuvre magistralement relayée par Alain Françon et ses interprètes à la tête desquels s’impose, une fois de plus, Gilles Privat qui porte dans son corps et ses paroles toutes les contraintes qui l’obligent à demeurer dans une sorte d’immobilisme agité. Ce qu’il réalise dans le somptueux décor de Jacques Gabel toujours éclairé par Joël Hourbeigt, qui ouvre sur on ne sait quel horizon, est admirable de finesse et d’intelligence, de beauté aussi. Mais surtout le reste de la distribution, et notamment le trio formé par Pierre-François Garel, Dominique Valadié, Sophie Semi, évolue à son niveau de qualité et très exactement dans le même registre de jeu. La longue séquence entre Moi et le chef (Gilles Privat et Pierre-François Garel), importante dans le cours du développement de la pièce, est un régal, alors que les deux hommes sont simplement assis sur des chaises face au public, et devisent. Il est rare de voir une telle homogénéité, ne serait-ce que dans la diction et la respiration des comédiens ; cela on le savait de la part d’Alain Françon, directeur d’acteur hors pair, et lecteur d’une finesse inouïe. Il rend ainsi grâce au texte de Peter Handke qu’il connaît bien – et dont il a déjà mis en scène Toujours la tempête en 2015 – nous l’exposant comme un livre ouvert qui se terminerait comme il a commencé : « Laisser venir. Laisser souffler. Laisser rêver. Rêver la clarté »…

Jean-Pierre Han

Peter Handke, Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale. Gallimard (Le manteau d’Arlequin), 13 euros.

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